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08 janvier 2010

Janvier 2010 : avenir de la critique

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Les Institutions (préfectures, universités, mairies...)  sont des « êtres sans corps » nécessaires pour établir un accord minimal qui ne peut découler d'un échange de points de vue entre des personnes engagées dans des corps. Reconnaître leur nécessité, ne conduit pas à ignorer la validité d'une autre position, carrément critique : celle qui dénonce leur pouvoir de domination en y voyant la manifestation d'une violence symbolique ...

Le problème avec les Institutions, c'est qu'elles sont à la fois nécessaires et fragiles, bénéfiques et abusives...

Ces « êtres sans corps » ne peuvent parler autrement qu'en s'exprimant par l'intermédiaire de porte- parole, c'est- à- dire d'êtres de chair et d'os comme nous le sommes tous_ tels que les Maires, les Magistrats...Ces derniers, même lorsqu'ils sont officiellement mandatés et autorisés, ne sont néanmoins que des êtres corporels ordinaires- situés, intéressés- et, par là, condamnés à la fatalité du point de vue. C'est la raison pour laquelle on les dote souvent de marques symboliques spécifiques (l'écharpe du maire...) pour rendre manifestes     les occasions dans lesquelles ils s'expriment, non en leur nom propre et depuis leur corps propre, mais au nom d'une Institution qui les investit des propriétés d'un « être sans corps ».

D'un côté donc on fait confiance aux Institutions, on « croit » en elles. Comment faire autrement puisque sans leur intervention l'inquiétude sur ce qui est ne pourrait que croître en même temps que les désaccords ? Mais d'un autre côté, chacun sait bien que ces Institutions ne sont que des fictions et que seuls sont réels les êtres humains qui les composent, qui parlent en leur nom et qui, étant dotés d'un corps, de désirs, de pulsions...ne possèdent aucune qualité particulière qui permettrait de leur faire confiance. On balance ainsi entre « c'est un arrêté de la municipalité » et « tu parles, c'est le maire qui veut vendre à un prix surestimé la vieille bicoque héritée de sa tante »...

Croyance dans l'Institution et critique de l'Institution forment un couple indissociable car, si personne ne prenait la peine de dire ce qui est, que resterait- il à critiquer ?


LE CITOYEN CRITIQUE

Le citoyen critique se définit par la « lucidité ». C'est cette lucidité qui lui donne la force de mettre en cause les vérités institutionnellement confirmées et les vérités de sens commun. Cette mise en cause a le caractère d'une transgression, en parole et/ou en action. Le critique s'engage et doit s'engager personnellement dans l'action publique transgressive qu'il entreprend. Il ne peut se contenter, par exemple, de faire circuler une rumeur, au sens d'un énoncé que chacun peut faire simplement passer à autrui sans s'engager dans son énonciation. Il prend au contraire la responsabilité personnelle de ce qu'il affirme avec les risques que cette action peut entraîner en suscitant la réprobation et la colère des défenseurs de l'ordre établi. Il se pose ainsi en tant que porte- parole d'une communauté virtuelle à venir. Certes, il demande à être suivi par d'autres, des individus réels, qui sont ses contemporains.

Mais cela aussi comporte un risque car, s'il ne rencontre personne pour le suivre ; si, autour de la cause dont il se fait l'avocat, un groupe ne se met pas en place, sa parole et ses actes peuvent être disqualifiés comme excentricité ou comme folie (comme paranoïa)...Les critiques et les revendications formulées publiquement par les acteurs peuvent se trouver confrontées à ce que l'on a appelé un jugement de normalité. Les résultats de ce jugement dépendent, pour une part,  de la réussite ou de l'échec de la protestation. Aux yeux d'un sociologue, les acteurs étiquetés comme « paranoïaques » se présentent donc d'abord comme des critiques qui demandent à d'autres d'adhérer à leur cause et que pourtant personne ne suit. Des critiques confrontés à l'échec et à l'opprobe...

Les instances de confirmation (les Institutions), vigilantes à l'égard du risque que leur fait encourir la critique, ferment les yeux sur le caractère évanescent de ce qui leur tient lieu de fondement, auquel la critique oppose sa lucidité. Mais la critique ignore, et c'est la forme d'inconscience qui lui est propre, ce qu'elle doit au travail de confirmation qui lui fournit l'axe sans lequel elle serait condamnée à errer, sans direction.

La critique, réformiste ou radicale, peut prendre des chemins très divers, tel celui de la contradiction...et s'exprimer de mille façons : par la provocation, par exemple, acte accompli publiquement de façon à faire réagir des spectateurs_ à les faire sortir de leurs gonds_ Se manifestant parfois par la violence, elle peut viser à mettre des ordres politiques qui se réclament de la démocratie et des droits de l'homme en contradiction avec les valeurs auxquelles ces ordres prétendent adhérer en les obligeant à aller au bout de la violence répressive qui leur est latente...

critique_puteaux.jpgL'AVENIR DE LA CRITIQUE

Les élites de la nouvelle classe dominante partagent une culture internationale  qui s'enracine dans l'économie et dans une nouvelle forme de management inscrit dans des normes informatiques, juridictionnelles et comptables.

Ces élites font les règles.

Ce que partagent implicitement les membres de la classe dominante, sous la forme d'un savoir commun qu'ils ne peuvent ni s'avouer, ni avouer aux autres est, que d'un côté, il est indispensable qu'il y ait des règles, et, de l'autre, que l'on ne peut rien faire de profitable (d'utile disent-ils), dans un monde incertain si l'on suit ces règles. Ils savent, de plus, tirer parti, dans leurs réseaux, de systèmes mondiaux diversifiés de règles contradictoires.

Appartenir à la classe dominante, c'est d'abord être convaincu que l'on peut transgresser la lettre de la règle sans en trahir l'esprit.

Ce que savent également les responsables, c'est que ce genre de sagesse (!) ne peut être rendu public, ni donné en partage à ceux qui ne sont pas responsables parce que tout le monde se sentirait autorisé à tourner les règles « et ce serait quoi ? L'anarchie ! ».

En cas de scandale, révélateur de ce rapport dédoublé à la règle, les élites se déclarent responsables mais non coupables.

POUR CHANGER CE MONDE, IL FAUT :

  • AUGMENTER LA PUISSANCE DE CEUX QUI SONT PORTEURS DE CRITIQUE SOCIALE,
  • CONSOLIDER LEUR POUVOIR, C'EST- A- DIRE LEUR CAPACITE A MODIFIER LA REALITE.

[La vigilance du peuple s'exerce pour dévoiler les faux  critiques, ceux qui  transgressent les règles et ne visent qu'à rejoindre la classe dominante pour la reproduire].

Le but de la critique sociale et politique reste l'émancipation des dominés de leur situation d'exploitation.

Extraits (choisis, modifiés et reliés) de « De la critique. Précis de sociologie de l'émancipation », par Luc Botanski, nrf  essais Gallimard. 2009.

Luc Botanski est sociologue, ancien collaborateur de Pierre Bourdieu et directeur d'études à l'EHESS.

Atelier des Idées

Publié dans France, Société, Web | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : france politique, critique, citoyen, atelierdesidees | | |  Facebook

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