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11 mai 2010

Michel Serres : le temps des crises

 

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Les politiques ne connaissent pas cette science complexe qu'est l'écologie. La sortie de crise, pour Michel Serres, académicien,  suppose l'implication, éthique, des savants.

Mais que révèle le séisme financier et boursier  qui nous secoue aujourd'hui ? Si nous vivons une crise, aucun retour n'est  possible. Les termes relance et réforme sont hors de propos. Il faut donc inventer du nouveau. Financière et boursière la crise qui nous secoue aujourd'hui cache et révèle des ruptures qui dépassent, dans le temps, la durée même de l'Histoire.

EXTRAITS "LE TEMPS DES CRISES" - Manifeste Le Pommier

LES RUPTURES

1. L'agriculture

Au 20ème siècle, le néolithique se termine : l'humanité occidentale, bien qu'elle continue à se nourrir d'elle, quitta donc, ici au moins, la terre. Parallèlement, la proportion d'humains vivant dans les villes avoisinera les 75%, en 2030. Or, lorsque se déterritorialise ainsi la majorité des humains, le rapport au monde se transforme.

Premier coup : tout devient politique, du grec polis, la ville. Second coup : or, précisément, à ce moment-là, le monde se venge et menace les hommes. Dès lors, rien ne sera plus vraiment politique au sens traditionnel. Basculement.

2. Les transports

La mobilité des hommes a cru. En 2008, elle s'élève, pour le transport aérien, à trois mille milliards de kilomètres- passagers. La distance d'où proviennent les marchandises dans les hypermarchés se chiffre par milliers de kilomètres. La France devient une cité  dont le TGV est le métro et les autoroutes, les rues.

3. La  santé

Après les années 50 émerge un organisme humain d'une nouveauté dont nous ne nous formons peut- être pas encore une idée assez juste : moins de souffrances, moins de maladies incurables, moins de traces de ces douleurs sur la peau. Le temps de naître, les pics de douleur, la durée des maladies dépendent en partie de nous désormais, même peut- être le moment de la mort que nous pouvons , en partie, différer.

4. La démographie

Le nombre des humains passera bientôt à 7 milliards, le plus souvent serrés en gigantesques mégalopoles. L'espérance de vie augmente de 3 à 6 mois par an. C'est une recomposition du paysage humain qui n'est pas accompagnée des transformations en profondeur des institutions et des coutumes.

5. La connexion

Après le monde et le corps : nos relations. Les dites nouvelles technologies changent nos liens, nos voisinages, nos savoirs et nos manières d'en prendre connaissance. Le connectif remplace le collectif.

6. Les conflits

La seconde guerre mondiale fut le premier conflit où, selon les experts, les humains réussirent à tuer plus de leurs semblables que ne le firent les microbes et les bactéries au cours des précédents affrontements. Quel modèle atroce de domination. Il n'est pas sûr que le plus fort, même de plus en plus fort, reste très longtemps le maître.

En dépensant plus de mille milliards de dollars, l'hyper-puissance incontestable n'a pu gagner, en ces jours, une guerre contre l'un des pays les plus faibles de la planète. Etrange crise de la puissance.

En quelques décennies se transformèrent radicalement : le rapport au monde et à la nature, les corps, leur souffrance, l'environnement, la mobilité des humains et des choses, l'espérance de vie, la décision de faire naître et parfois de faire mourir, la démographie mondiale, l'habitat dans l'espace, la nature du lien dans les collectivités, le savoir et la puissance.

 


La crise globale

L'ensemble de nos institutions connaît désormais une crise qui dépasse de fort loin la portée de l'histoire ordinaire. Etrange et dangereuse chose, malgré ces transformations majeures, nos institutions politiques, religieuses, militaires, universitaires, hospitalières, financières, continuèrent à peu près comme si rien ne se passait. La crise ne touche pas seulement le marché financier, le travail et l'industrie, mais l'ensemble de la société, mais l'humanité entière.

Le jeu à deux qui passionne les foules et qui n'oppose que des humains, le maître contre l'esclave, la gauche contre la droite, les républicains contre les démocrates, telle idéologie contre une autre quelconque, les verts contre les bleus...disparaît en partie dès lors que ce tiers intervient. Et quel tiers ! Le monde soi- même. Ici la lise, demain le climat. L'eau, le feu, la terre, flore et faune, l'ensemble des espèces vivantes, ce pays archaïque et nouveau, inerte et vivant : la Biogée.

Fin des jeux à deux ; début d'un jeu à trois. Voilà l'état global contemporain... La Biogée peut- elle devenir un sujet de droit ? Le nouveau triangle se nomme : Sciences-Société-Biogée.

La biogée

Qui donc aura l'audace de fonder non plus des institutions internationales où ces jeux à deux vainement perpétrés restent ou aveugles ou dommageables au monde, mais une institution à la lettre mondiale. Dans un livre récent, je l'appelai WAFEL, avec les initiales anglaises des quatre éléments et des vifs. S'y réuniraient non pas les députés des nations mais les représentants de l'eau, de l'air, du feu, de la terre et des vivants, bref de cette Biogée pour dire la Vie et la Terre.

Fonte des glaces, montée des eaux, ouragans, pandémies infectieuses, la Biogée se met à crier... Mais qui aurait la parole en ce parlement de muets ? Sûrement pas, en tout cas, les politiques actuels, dont la désuétude se mesure à leur ignorance des paroles et des choses du monde...

Qui va parler au nom de la Biogée? Les savants.

 

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L'AVENIR DES SCIENCES

Les six grands bouleversements cités proviennent, tous, sans aucune exception, de la recherche scientifique et de ses applications : agronomie, pharmacie, biochimie, physique nucléaire, sciences de la vie et de la terre.

Seule la Science a le souci du long terme qui peut aider à l'anticipation. Le corpus global des Sciences a toujours joui d'un centre, or, ce centre, dans l'histoire, se déplace : le logos mathématique (Grecs), les forces mécaniciennes (de Galilée à Auguste Comte), la mathématique des grands nombres, la physique et la chimie des particules. Ces Sciences sont faciles puisqu'elles traitent d'objets préalablement minutieusement découpés.

Les Sciences de la Vie et de la Terre, (SciViTe) désormais, prennent le relais, nouveau centre de gravité du savoir, qui se réfère plus aujourd'hui à la Connaissance dans son ensemble. Sciences difficiles parce qu'elles entrent dans la réalité des liens qui unissent les choses entre elles et les Sciences qui parlent des choses entre elles. Difficiles mais accessibles...

Devenons des SciViTes plutôt que des civiques. La Biogée comprend, en effet, le monde et les humains. Je ne demande pas que les savants prennent le pouvoir, hélas tombé dangereusement en une telle déshérence que n'importe qui pourrait aujourd'hui le ramasser, mais qu'ils prennent la parole au nom des choses, la parole des choses elles- mêmes.

Par le rayonnement de cette nouvelle « boule », toutes les sciences, plus ou moins, se mettent à ressembler à l'écologie, ce savoir d'une inextricable difficulté...L'écologie ne découpe rien, elle associe, allie, fédère, entre dans le détail et dessine les paysages...

[Inquiétude impertinente : combien de soi-disant écologistes politiques savent un minimum d'écologie vraie ? Riant, je propose d'ouvrir de petits stages où, accroupis sur l'herbe, ils apprendraient...]

Les SVT couvrent aussi les sciences humaines, dont les sciences cognitives. Comment penser désormais la politique, le droit, l'économie, comment même construire une sociologie, sans référence à notre plongement dans les éléments et les vivants de la Biogée?

Deux serments

Pour ce qui dépend de moi, je jure : de ne point faire servir mes connaissances, mes inventions et les applications que je pourrais tirer de celles-ci à la violence, à la destruction ou à la mort, à la croissance de la misère ou de l'ignorance, à l'asservissement ou à l'inégalité, mais de les dévouer au contraire, à l'égalité entre les hommes, à leur survie, à leur élévation et à leur liberté.

Que les savants puissent parler au nom de la Biogée exige qu'ils prêtent d'abord un serment dont les termes les libèrent de toute inféodation aux trois classes : la religion, qui géra les hommes en prétendant les défendre, l'armée qui les gouverna et, souvent, les asservit et enfin l'économie qui se mit à régir leurs vies, parfois implacablement. Pour devenir plausibles, il faut que, laïques, ils jurent ne servir aucun intérêt militaire ni économique.

A ce prix seulement, ils pourront prendre la parole à la WAFEL, au nom de la biogée.

Des sorties de crise ?

L'universalité de l'accès au savoir peut fonder une vraie démocratie : la hiérarchie précédente se fondait sur la rétention de l'information...Or, la hiérarchie, c'est le vol.

Cet accès universel change la nature même du pouvoir. La liberté, c'est l'accès. Non seulement l'accès possible, mais l'intervention active (de tous, dans toutes les affaires publiques). L'égalité règne aussi bien pour l'intervention libre, que pour l'accès, facile.

Intervention et accès concernent ici l'information que les spécialistes disent « douce » et non la puissance brute, le sabre du gendarme ou la bombe nucléaire, marteau ou faucille, durs.

Face à la dureté de la Biogée, l'homme doit changer d'intelligence : encore du côté du venin et du croc, elle doit muter, au plus vite et sous risque gravissime, de la volonté de puissance au partage, de la guerre à la paix, de la haine à l'amour.

Douces, les trois révolutions de l'écriture, de l'imprimerie et de l'ordinateur ont bouleversé l'histoire des conduites, les institutions et les pouvoirs dans nos sociétés de manière plus fondamentale que les changements durs, ceux des techniques du travail, par exemple.

Je le répète, dur se dit du travail à l'échelle entropique : coups de marteau sur un burin, fonte de l'acier, moteurs, bombes nucléaires. Doux se dit des actes d'échelle informationnelle : traces, marques, signes, codes et leur sens. Je n'ai cessé de citer les quatre opérations concernant l'information : la recevoir, l'émettre, la stocker, la traiter. Elles spécifient toutes les choses du monde, sans exception, nous compris. De même que nous communiquons, entendons et parlons, les choses inertes, comme les vivants émettent et reçoivent de l'information, la conservent et la traitent. Nous voici à égalité. Asymétrique et parasite, l'ancien partage sujet- objet n'a plus lieu ; tout sujet devient objet ; tout objet devient sujet. Toute la connaissance change et la pratique et le travail et la conduite...

Voici donc le secret du livre et de la crise : les écarts qui, béants, s'ouvrent entre le casino de la Bourse et l'économie réelle, les chiffres de nos conventions fiduciaires et la Biogée des vivants et de la Terre, tout autant que celui qui sépare le cirque médiatique de l'état évolutif des personnes et de la société, ces distances équivalent, en somme, à la bifurcation du dur et du doux. Je promets, pour demain, un long livre sur ce Doux.

Annie Keszey pour Atelier des Idées

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