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11 février 2011

Une nouvelle politique contre la pauverté mondiale

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L’ ECOLE: CONSTRUIRE POUR INSCRIRE OU INSTRUIRE ?

Des  économistes soulignent l’importance de la santé et de l’éducation comme valeurs et facteurs de croissance. Le rapport de 2009 sur les huit objectifs du millénaire que 189 pays se sont fixés pour 2015  fait état d’avancées réelles mais, malgré cela, l’état de l’éducation et de la santé, dans le monde, n’incite pas à l’optimisme.

Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, déclare que l’on a progressé vers les objectifs internationaux et William Easterly, spécialiste de l’économie du développement, conclut que toute aide extérieure a été gaspillée.En réalité, il n’y a pas eu d’évaluation.

Il est cependant possible de s’inspirer des essais cliniques pour conduire des programmes pilotes en matière d’éducation et de santé, soutenus par le combat contre la corruption, partout, et l’amélioration de la gouvernance locale. La lutte contre la corruption s’appuie sur la combinaison de deux contrôles : par le haut, par des audits, des contrôles administratifs et par le bas, la supervision  par les usagers. La gouvernance locale peut être améliorée en prêtant attention aux règles qui l’encadrent.

Première titulaire de la chaire internationale 2009 « Savoirs contre pauvreté » au Collège de France, Esther Duflo, professeur au Massachussets Institute of Technology , http://econ-www.mit.edu/faculty/eduflo/, démontre les naïvetés et les approximations qui entendent tout miser sur l’initiative des pauvres et propose une expérimentation scientifique, sans relâche, pour améliorer concrètement leur vie.

Pour tester l’effet des nouveaux médicaments, la recherche pharmaceutique a mis au point « les essais cliniques », un nouveau médicament est testé sur un échantillon choisi au hasard, un groupe témoin recevant le placebo. Le choix aléatoire du groupe témoin et du groupe auquel est administré le traitement garantit que la comparaison entre les deux permettra d’isoler exclusivement l’effet du nouveau produit. Ce n’est qu’après une expérience avec assignation aléatoire qu’un nouveau médicament est approuvé et mis sur le marché.


Esther Duflo s’inspire des essais cliniques pour conduire des évaluations de programmes pilotes divers en matière d’éducation, de santé, de microfinance, de corruption et de gouvernance. Ce sont des expérimentations en situation réelle, sur des questions limitées et précises, avec des comparaisons entre un groupe d’expérience et un groupe témoin. Ses projets portent toujours sur une question simple qui a trait à la réaction de gens, dans un contexte précis.

Le chapitre 1 « EDUCATION : INSCRIRE OU INSTRUIRE » du tome 1  de son livre « LE DEVELOPPEMENT HUMAIN », au Seuil, rend compte de programmes en EDUCATION.

La politique passée a fait de l’inscription à l’école une fin en soi  en donnant la priorité à la réduction des coûts directs et indirects (gratuité de l’école primaire, parfois du secondaire, repas chauds à la cantine, versements des allocations familiales liées à certains comportements ( !). L’assiduité des élèves et des personnels, l’efficacité de l’école n’ont  été ni observées, ni soutenues, ni évaluées.

Le programme PROGRESA, au Mexique, mis en place dans la moitié de 495 villages choisis, a fait passer le taux de scolarisation des filles à 76% dans les villages pilotes contre 67%  dans les villages témoins. Le résultat est comparable pour les garçons. Ces résultats sont attribuables au fait que plusieurs transferts d’argent de l’état ont été fusionnés en un seul versement aux familles et conditionnés à l’inscription et à l’assiduité des enfants.

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L’approche traditionnelle de l’aide au développement néglige l’absentéisme scolaire des élèves, très élevé, les taux variant entre 14% et 54% (en Inde). Les raisons sont sanitaires, psychologiques, familiales ou institutionnelles : les connaissances scolaires proposées sont inaccessibles. Tout programme d’aide doit donc, désormais, s’emparer de cette complexité.

En République dominicaine, 45% des élèves inscrits au lycée ne revenaient pas l’année suivante, en particulier parce qu’ils sous-estimaient les bénéfices de l’instruction et les salaires des diplômés. Une action d’information sur les salaires moyens de diplômés de différents niveaux a été menée dans 75 écoles choisies au hasard sur 150 .Les taux d’abandon dans les écoles ayant reçu les informations a baissé, mais seulement dans les familles les moins pauvres. Des initiatives complémentaires doivent donc être prises. A partir d’une expérience d’information très fine, à Madagascar, l’on peut estimer que l’information sur les bienfaits de l’instruction est supérieure à une rencontre organisée avec quelqu’un qui a réussi sa carrière.

Ces interventions et d’autres décrites n’ont cependant aucun impact sur les résultats scolaires : l’école est inefficace ! Faut-il la changer, la privatiser? …

Esther Duflo recherche l’efficacité scolaire qui n’est ni dans la seule augmentation des fonds, ni dans les redoublements ou la taille des classes. La motivation des enseignants, leur formation pédagogique, leur indispensable assiduité, l’adaptation des programmes officiels restent à établir.

Au Kenya, l’offre de  manuels scolaires gratuits et de posters pédagogiques, a eu un impact nul sur les résultats scolaires du plus grand nombre d’élèves  parce qu’ils connaissent très mal la langue anglaise, langue de l’enseignement et donc des manuels!

Les ressources complémentaires efficaces sont celles qui changent les pratiques pédagogiques et accroissent la motivation. D’autres expériences prouvent que diminuer les effectifs n’est pas probant parce que les classes restent hétérogènes, alors que les groupes de niveaux, dans les écoles, sous certaines conditions précises, sont efficaces…

Une expérience de visites-surprises dans les écoles, en Ouganda, par exemple, a montré que 27% des enseignants étaient absents. En Inde,  45% des professeurs présents n’enseignaient pas : ils prenaient le thé, discutaient, jouaient aux cartes…L’association Seva Mendir a mis au point un programme pour diminuer les absences d’enseignants. Ils furent invités à prendre une photo de leur classe deux fois par jour, avec un appareil photo offert par l’association. Ces professeurs percevaient un salaire mensuel fixe et à partir de dix jours de travail, ils recevaient un bonus par jour supplémentaire. Leur taux d’absentéisme a été divisé par deux.

Les élèves s’absentent parce qu’ils sont malades, surtout quand il n’y a pas un dispensaire associé à l’école, parce qu’ils s’ennuient ou doivent participer à la survie alimentaire de leur famille. Dans le district de Jaunpur, dans l’Uttar Pradesh, des conseils d’école de parents ont été institués pour « surveiller » les enseignants : quatre ans après leur création 92% des parents ignoraient leur existence. A Madagascar, des réunions Parents- Professeurs autour de tableaux de bord des résultats de l’école, pour préparer des plans d’action communs, ont amélioré les résultats scolaires…

Tous les éléments présentés par Esther Duflo dans ses recherches doivent faire partie de la réflexion. Ils éclairent sur les objectifs que le système éducatif doit remplir  pour assurer sa fonction essentielle « que tous les enfants aillent à l’école et apprennent ».

Une action de solidarité, à court terme, telle que «  construire une école » n’a aujourd’hui de sens que si elle produit, sur le long terme, de l’instruction et de la « capabilité ».

La capabilité , concept d’ Amartya Sen né au Bengale et professeur à Harvard, est résumé sur le site www.philomag.com

On pourrait dire que la capabilité est l'équivalent du pouvoir. Mais le terme de « pouvoir » a souvent un sens conflictuel. Donc j'avais besoin d'un nouveau mot, qui se rapporte à la liberté substantielle dont disposent les gens: ce qu'ils sont effectivement capables de faire, ce qu'ils peuvent se permettre de faire, ce qu'ils ont les ressources de faire. Et ça dépend de votre richesse, de votre éducation, du type de société dans laquelle vous vivez. L'approche de la capabilité se concentre sur la vie humaine, et pas seulement sur les commodités qu'on en a détachées, comme les revenus ou les produits de base que quelqu'un peut posséder. Elle propose de s'intéresser aux possibilités réelles de vivre…

Esther Duflo, Le développement humain. Lutter contre la pauvreté (I), Le Seuil / République des idées, Paris, 2010, 104 p. (ISBN 9782021014747)  Esther Duflo, La politique de l'autonomie. Lutter contre la pauvreté (II), Le Seuil / République des idées, Paris, 2010, 104 p. (ISBN 9782021011876)

Esther Duflo, Expérience, science et lutte contre la pauvreté, Fayard, Paris, 2009, 60 p. (ISBN 9782213644127)  .Images: www.brocoli.com et www.pri.org

Annie Keszey

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