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26 février 2016

SOCIOLOGIE DU CLIENTELISME.

23/02/2016. Sociologie du clientélisme. Hélène Combes- Gabriel Vommaro. Collection Repères. La découverte. 10 €.

La recherche au-delà des antagonismes. Quelques extraits discontinus.

Hélène Combes est chercheur au CNRS, rattachée au CERI*-Sciences Po. Gabriel Vommaro est chercheur au CONICET* (Argentine). [* Centres de recherches.]

Dans cet ouvrage, les auteurs étudient l’ensemble des acteurs et des pratiques concentrés dans le reportage « Puteaux, la ville où il fait bon vivre », l’œil du 20 heures sur France 2, du 18 juin 2015 : une émission de cinq minutes et vingt-huit secondes. Un personnel politique local très préoccupé par un travail de proximité. Des ressources publiques qui circulent, des administrés issus plutôt des milieux populaires et demandeurs d’accès à des services publics, et un intermédiaire-une secrétaire de mairie-qui se fait le porte-parole de ces demandes. Des opposants appartenant aux classes moyennes supérieures, extérieurs à ou exclus de ce qu’ils dénoncent comme des pratiques jugées antidémocratiques et qui ont trouvé un allié de taille : un grand journal télé. Enfin le recours à un concept initialement forgé dans les sciences sociales et qui est passé dans le discours courant : le clientélisme.

Le clientélisme, concept-valise, existe depuis l’Antiquité romaine même si le terme est apparu beaucoup plus tard. Des anthropologues ont proposé une nomenclature des systèmes clientélaires : féodal, patrimonial et industriel... La question est parfois de savoir, selon les lieux et les époques, si le clientélisme a été un vecteur de modernisation ou pas...

Deux raisons expliquent le choix des auteurs de faire du clientélisme l’objet de cette publication. En premier lieu, un ouvrage de synthèse fait défaut en langue française. En second lieu le clientélisme reste un thème d’actualité dans le débat universitaire, les medias et le champ politique, et ce dans de nombreux pays...Dans ce contexte d’aspiration à une vie politique vertueuse et de démocratie de la « défiance » (Rosanvallon-2006), force est de constater que tout lien politique tend à faire naître le soupçon...L’usage du conditionnel au fil du texte du livre sert précisément à marquer la distance entre la description des faits et sa construction par les acteurs.

Les auteurs démontrent que la mobilisation de « la boîte à outils actuelle »  du clientélisme pour comprendre les relations politiques d’interconnaissance, localisées et personnalisées, occulte souvent les phénomènes à l’œuvre plutôt qu’elle ne les rend compréhensibles. Il faut adopter une autre méthodologie scientifique pour mieux comprendre la diversité des liens politiques dans leur complexité et leur diversité...Il est impossible de s’en tenir aux résultats des enquêtes de terrain et d’exonérer de la critique les grilles d’analyse qui les ont informées, déformées parfois. Le dernier chapitre propose des pistes méthodologiques et théoriques pour renouveler le débat sur le clientélisme... Il s’agit aujourd’hui de dépasser une étiquette schématique et englobante pour comprendre la diversité des liens politiques dans leur complexité.

Le travail politique se nourrit le plus souvent de rapports d’interconnaissance...

La notion de clientélisme est ici interrogée de façon critique et comparatiste par les deux auteurs. L’évolution inachevée de la notion, le rapport clientélaire, apparaît déjà dans sa définition. En 1976, Jean-François Médard a proposé : « Le rapport de clientèle est un rapport de dépendance personnelle non liée à la parenté, qui repose sur un échange réciproque de faveurs entre deux personnes, le patron et le client, qui contrôlent des ressources inégales ». Cette définition a été nuancée et amendée au fil des décennies. En 2015, les deux auteurs, au début de leur voyage au long cours de 127 pages, définissent le clientélisme comme un rapport politique personnalisé entre des acteurs dotés de ressources inégales, où des échanges de biens - généralement publics - interviennent : un rapport régulé par des principes moraux mobilisés de manière contradictoire à la fois par les acteurs qui sont engagés dans cette relation et par ceux qui y restent extérieurs (intellectuels, experts, concurrents politiques), lesquels la dénoncent alors comme déviante ou pathologique.

Pitt-Rivers montre que l’asymétrie des prestations matérielles « peut très bien se doubler d’une certaine symétrie des prestations immatérielles », c’est-à-dire de l’honneur ou du prestige que le patron et le client retirent de leur relation. En effet, pour l’anthropologue britannique « l’honneur est l’épine dorsale du patronage », « le patron comme le client voient leur prestige augmenter par la relation de patronage ; le client participe au prestige du patron et celui-ci augmente le sien en accordant de la protection à ceux qui reconnaissent son pouvoir...Les clients ne cherchent pas obligatoirement à être achetés, mais plutôt de l’assistance...

Les rapports qualifiés de clientélisme sont des relations nouées d’échanges sur le temps long de la vie des individus et créateurs d’obligations de type moral...On n’échange pas seulement des biens matériels, mais aussi de sentiments et des valeurs : des reconnaissances symboliques, de la déférence, de la gratitude...

L’ouvrage s’attache à étudier l’histoire savante du concept, depuis l’anthropologie du monde méditerranéen des années 1950- 1960 jusqu’aux études récentes du vote buying et différents cas nationaux où ce concept a été utilisé pour rendre compte de rapports politiques personnalisés où interviennent des échanges de biens : la France et l’Italie, l’Argentine et le Mexique. Les acteurs de la relation clientélaire sont analysés à partir d’exemples tirés des Etats-Unis, de l’Egypte, du Japon. Une analyse comparative s’intéresse à l’Europe et à l’Amérique latine. La diffusion de normes internationales de la démocratie nécessite aussi de s’intéresser à l’échelon national.

Les principaux anthropologues, de Julian Pitt-Rivers en 1954 à Jean-François Médard en 1976, ne permettent pas de dégager un concept consensuel du clientélisme. Les Etats décentralisés où l’appareil administratif n’arrive pas à s’implanter de manière homogène sur l’ensemble du territoire et où les  élites locales « placent » leurs partisans dans l’administration, favoriseraient ce type de rapport. Les Etats centralisés et favorisant l’accès méritocratique à l’appareil administratif seraient des remèdes à la primauté des rapports personnalisés et de clientèle...

Le chapitre II décrit les acteurs du clientélisme : les machines politiques- le patron, un acteur classique mais aujourd’hui oublié - l’«intermédiaire», une figure clé - le client, un acteur longtemps peu écouté.

En Amérique, la machine politique est une organisation conçue pour gagner des élections en mobilisant des clientèles dans le cadre de relations personnelles et de solidarités ethniques. La fidélisation des clientèles repose sur la distribution d’incitations matérielles, notamment des emplois publics, réels ou fictifs...Au Japon le clientélisme joue un rôle central dans le système politique et est au cœur de l’échec de l’opposition (Scheiner 2006). Son ouvrage s’intitule d’ailleurs La Démocratie sans compétition au Japon...

Le «patron » est la figure tutélaire sise tout en haut de la pyramide du pouvoir clientélaire. Ainsi le boss américain apparaît au moment de l’instauration du suffrage universel alors que la démocratisation précède le développement de l’administration dans des villes en mutation, marquées par un fort afflux de population immigrée. Entre 1870 et 1900, les maires de New York, appuyés sur la machine politique, font passer le nombre d’emplois municipaux de 4 222 à 20 516 (de 2.86% de la population à 5.97%)...

L’intermédiaire est généralement sociable, bien intégré dans la vie du quartier. Le destin des intermédiaires dépend de leur capacité « à s’assurer une carrière dans un parti et la maîtrise, à l’intérieur des collectivités locales, des leviers de la redistribution des biens publics (emplois, logements sociaux, différentes allocations et subventions). Il étudie les courriers des administrés, les reçoit et transmet les demandes...Nous sommes là au cœur du métier politique de l’élu comme en témoigne le travail de proximité qu’il accomplit...

Le client : c’est sur son rôle que le concept de clientélisme évolue depuis quelques années. Auyero, en 1999, a remis le client au centre de l’analyse du clientélisme. Son travail « prend au sérieux les perceptions des acteurs des échanges clientélistes, et tient compte de l’interface entre la structure des réseaux d’échanges et les actions - individuelles et collectives - des acteurs engagés dans ces réseaux. Pour l’auteur, reconstruire la perspective du client implique de prendre en compte l’ensemble de ses actions, de ses évaluations et de ses croyances. Les relations patrons/clients sont à géométrie variable...Les clients ne sont pas répartis sur un seul cercle, aux relations les plus intimes mais sur des cercles concentriques. Pour Auyero, les voisins hors cercles ou les acteurs du quartier qui n’y résident pas et/ou qui ne sont pas intéressés par les échanges clientélaires sont ceux qui recodent ces rapports comme des formes de pression ou de domination des « pauvres »...Notons d’ailleurs que les classes moyennes ne sont pas partie prenante des relations clientélaires. Or, ce sont généralement elles qui dénoncent comme clientélistes certaines pratiques, à l’instar...des opposants de Puteaux - exemple qui ouvre cet ouvrage...Dès lors, il s’agit de comprendre comment s’articulent l’ensemble des évaluations morales -internes et externes - du légitime et de l’illégitime en politique. L’appartenance sociale des acteurs partie prenante de la relation est souvent essentielle. Ceux qui sont vus depuis l’extérieur comme des acteurs « manipulés »apparaissent dans leurs propres visions de leurs rapports au politique - lorsqu’ils doivent par exemple expliquer les raisons de leur participation à des meetings - comme des personnes qui savent « collaborer » ainsi que « remercier » et « reconnaître » l’aide prêtée par le dirigeant du quartier qui les sollicite...Les difficultés méthodologiques de l’analyse du clientélisme sont justement liées à cette tonalité morale des échanges et à une trop faible attention prêtée au contexte de construction de ses dimensions diverses et contradictoires...Les clients, peu étudiés jusqu’aux années 2000, font aujourd’hui l’objet de toutes les attentions. Certains travaux portant sur ces derniers permettent de complexifier la perception de la relation de clientèle et de dépasser une vision misérabiliste de la politique en milieux populaires...

Contrairement à l’Italie par exemple, le cas français n’a pas produit de débats historiographiques nourris. Le patronage aristocratique de l’Ancien régime a été remplacé par un  répertoire d’action « national et autonome »...Le discours républicain, qui charrie la figure de l’électeur rationnel, se révèle peu propice au développement de travaux sur le maintien de solidarités locales influant sur les comportements civiques...Des accusations de clientélisme animent de manière sporadique mais régulière la vie politique française : la Corse, les élections législatives de 1977 dans la ceinture rouge parisienne, le RPR des champs (Corrèze) et celui des villes (Clichy), plus récemment les primaires du PS à Marseille ou les élections municipales à Sarcelles. Cependant, ces accusations restent locales et ne se structurent pas nationalement...Dans le cas français, si le clientélisme ne fait qu’occasionnellement débat, c’est qu’il a rarement été brandi par des hommes politiques à l’encontre de leurs adversaires. Ce travail de délégitimation des adversaires propres à la bataille politique a porté à différentes périodes, sur d’autres aspects de la vie politique : les scandales politico-financiers des années 1930, les financements illégaux des partis dans les années 1990 ou la corruption. De plus, la judiciarisation des activités publiques dans les années 1990 s’est accompagnée d’une batterie propre de qualifications : abus de biens publics, abus de confiance, trafic d’influence, etc. Si ces délits concernent avant tout les faits de corruption, leur condamnation a aussi une incidence sur le régime des faveurs (voir les emplois fictifs de la mairie de Paris ou l’affaire Elf)...Dans le cas français, le faible intérêt des universitaires pour la notion s’est donc doublé d’une distinction entre catégories de la lutte politique et catégories de l’incrimination judiciaire...La justice n’a pas recours à la notion de clientélisme...

Le renouvellement de l’intérêt politique et public pour le concept de clientélisme est désormais lié à la constitution d’un espace international de la gouvernance et à la circulation des normes en son sein. Pour les entreprises d’exportation de la démocratie libérale occidentale (Transparency International...), d’une part, et celles de promotion des programmes de lutte contre la pauvreté (le FMI, la banque mondiale...), d’autre part, la question du clientélisme est centrale. La mise en place de programmes sociaux « compensatoires » des politiques d’ajustement  est dès lors associée non seulement à la réduction de la pauvreté, mais aussi à la viabilité politique des réformes économiques...L’enjeu est de «cibler pour mieux administrer ». Sous l’influence de la théorie des « capacités » de l’économiste de Harvard Amartya Sen, pour réduire la pauvreté, il faut désormais renforcer les capacités des pauvres devenus entre-temps « des protagonistes de la lutte » selon la banque mondiale, ce qui signifie entre autres promouvoir la participation de la société civile à la mise en œuvre des programmes sociaux. L’empowerment-c’est-à-dire l’accroissement des capacités autonomes-serait incompatible avec le clientélisme. Le label « qualité de la démocratie » et la lutte pour la transparence ont pour cible toutes les pratiques corrompues depuis les années 2000 .Cette entrée sur le marché intellectuel « d’entrepreneurs moraux » s’est accomplie au moyen de deux opérations : le recours aux statistiques (touchant aussi les achats de votes) et la construction d’une définition des rapports de clientèle permettant d’identifier un moment d’échange social proprement pathologique. C’est Larry Diamond et Leonardo Morlino qui ont identifié les huit dimensions conceptuelles de la « qualité de la démocratie » : la liberté, l’empire du droit, l’accountability verticale (responsabilité, obligation de rendre des comptes), la réceptivité, l’équité, la participation, la concurrence politique et l’accountability horizontale. De nouvelles organisations de contrôles apparaissent...

« Anticor » association contre la corruption financière et pour l’éthique en politique surveille, dénonce : c’est acceptable, sauf en cas d’erreur. Anticor condamne, mais de quel droit ? Philippe Sanmarco, auteur d’une intervention très sérieuse lors d’un séminaire à l’Université d’Aix Marseille a dénoncé le clientélisme politique dans cette région, en 2003. Il a inspiré Anticor. Or, depuis treize ans, les chercheurs progressent. Anticor doit actualiser ses sources afin d’interroger le lien social de manière moins instrumentaliste, plus « savante », moins exposée à un éventuel arbitraire. Annie Keszey.

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