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26 février 2017

MARINE LE PEN PRISE AUX MOTS.

 Décryptage du nouveau discours frontiste. Seuil. 310 pages. Nouvelle publication.

Cécile Alduy, professeur de français à l’université de Stanford, en Californie et Stéphane Wahnich, professeur de communication politique à Paris-Est-Créteil, nous livrent le résultat de leur analyse lexicale, littéraire et statistique de 500 discours, textes et déclarations de Marine Le Pen afin d’en saisir la logique interne et d’expliquer l’efficacité rhétorique. 

C’est un livre profond, qui libère définitivement le lecteur de l’éventuelle emprise inconsciente qu’auraient pu avoir les discours frelatés de Marine Le Pen.

 

Extraits discontinus. 

« Marine Le Pen garde très majoritairement le programme de son père Jean-Marie Le Pen, (le nationalisme, l’identité nationale, l’immigration, etc.) celui d’une  extrême droite nationaliste et xénophobe. Elle y ajoute quelques notions fortes, biaisées pour brouiller les repères : la laïcité, l’égalité contredite par la priorité nationale, épine dorsale structurelle du programme de discriminations... Elle reprend en permanence tous les thèmes  fondamentaux de l’extrême droite : décadence de la France, dénonciation des élites, diabolisation du monstre européiste, de la mondialisation, de l’islamisme, réquisitoire contre les féodalités et les communautés...  

Pour atteindre la dédiabolisation du parti, elle modernise le vocabulaire, les thèmes et l’image. Elle s’est forgé un style propre, incluant des concepts politiques porteurs (République, liberté, laïcité...) et de nouveaux mots codés (communautarisme pour immigrés). La mise en sourdine des mots et des thèmes les plus controversés de Jean-Marie Le Pen et l’adjonction d’un vocabulaire emprunté au camp républicain permettent à Marine Le Pen de décaler le centre de gravité de son discours vers un point d’acceptabilité plus proche de la norme environnante.  

Son discours est double. Tout d’abord, elle adapte ses argumentaires selon ses auditoires. Sur l’immigration par exemple, elle parlera dans les grands medias de politique « dissuasive » et mettra en avant une rationalité comptable. Elle réservera aux militants la logique xénophobe: l’allusion « au grand remplacement » et l’insistance sur le risque de «submersion démographique » et de conflits multiethniques. Elle use du doublage des mots de la République qu’elle accapare d’un sens second, contestable ou abusif, qui infléchit subrepticement leur signification originelle vers une interprétation politique tendancieuse : L’exemple le plus flagrant est celui de  « laïcité » redéfinie dans un sens restrictif et instrumentalisée comme une arme contre les populations d’origine immigrée. Ce double langage correspond enfin à la dualité inscrite au cœur de la stratégie de dédiabolisation elle-même, tiraillée entre les impératifs de la normalisation et ceux d’un positionnement antisystème. En dépit de ce double langage Marine Le Pen ne se contredit jamais. Son discours est « étagé », les mots et les argumentaires sont choisis en fonction des publics, mais les référents et les mesures proposées restent les mêmes.  

Le programme de Marine Le Pen s’inscrit en porte-à-faux avec les principes fondateurs de la démocratie française : il renie l’article premier du préambule de la constitution de 1958 et trahit la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 alors que Marine Le Pen, sans honte, s’en réclamait dans son discours d’investiture de 2011.  

La laïcité « sacrée » et « Mon peuple » de Marine Le Pen, par Cécile Alduy. 

La laïcité est aux antipodes de l’idéologie du FN historique. Jean-Marie Le Penn a pour compagnons de route des catholiques intégristes. Il manifeste pour l’école libre en 1984 contre « les laïcards », invoque Dieu dans ses discours et cite Benoît XVI. Entre 1990 et 2005, il aborde la question une dizaine de fois, soit dans 2% de ses interventions. 

Marine Le Pen s’est lancée dans une véritable croisade pour la laïcité, ce « principe français sacré ». Entre 2011 et 2013, elle en parle plus de trente fois, soit dans 25% de ses interventions. Si elle dit vouloir « l’application de la loi (de 1905), toute la loi, rien que la loi », elle défend une conception maximaliste et discriminante de la laïcité. La neutralité religieuse devrait s’appliquer à tout l’espace public (rues, entreprises, universités), et elle cible la religion musulmane (plus de 150 mentions contre 12 pour les juifs et 2 pour les catholiques) développant une logique de l’hyperbole anxiogène et de l’amalgame. « La République laïque n’est plus qu’un souvenir évanoui par des années d’immigration massive, de soumission aux revendications des fondamentalistes ». Une exagération martelée depuis les attentats de Mohamed Merah et contre Charlie Hebdo, toute croisade devant désigner des infidèles : «islamistes », «fondamentalistes musulmans », « racailles radicalisées », et plus largement « ces minorités visibles, communautarisées et organisées, à qui tout est dû et auxquelles on donne tout ». 

Marine Le Pen a réussi une véritable OPA sémantique sur le concept de laïcité, qu’elle transforme en une arme politiquement correcte contre les musulmans et les immigrés. C’est un procédé classique de « rétorsion » : emprunter à l’adversaire ses propres mots, les retourner et l’en déposséder. Chez elle, la laïcité ne correspond plus au principe de séparation des églises et de l’Etat, garantissant à la foi la liberté religieuse et la neutralité républicaine, mais à un levier contre l’islam et l’immigration.   

Mon peuple. 

Le national-populisme de Jean-Marie Le Pen s’exprime à travers le double mythe d’un peuple miraculeusement uni et sain  mais trahi par les élites, et du chef qui l’incarne et le guide. D’où le slogan de la présidentielle de 1988 : « Le Pen, le Peuple ». C’est un populisme ethnicisé qui exalte un sang gaulois immémorial et dénonce la disparition du peuple français sous la pression d’une immigration de peuplement. 

Marine Le Pen reprend cette mythologie mais insiste sur la dimension politique d’une souveraineté populaire confisquée par l’UMPS et la caste européenne. Elle veut donc rendre le pouvoir aux Français. Pour cela elle milite pour une démocratie directe référendaire censée donner la parole au peuple. Mais elle n’abandonne pas l’idée nationale populiste du guide. Son slogan de 2012 « La voix du peuple, l’esprit de la France » la présente comme l’incarnation du souffle collectif. Elle ne serait ni de droite ni de gauche mais « en plein milieu du peuple français, à le défendre ». Dans ses discours, elle parle de mon peuple et affirme « Je suis la France » sur TF1, le 15/09/2012. 

Marine Le Pen parle du peuple soit comme demos, source de la souveraineté démocratique, soit au sens des catégories populaires, soit comme ethnos, groupe défini par l’ascendance c’est-à-dire « les français de souche ». Elle louvoie entre ces définitions, entretient en permanence la confusion, dissimulant sous un vernis démocratique ou social les fondements ethnoculturels du « peuple » mariniste. C’est ainsi qu’elle peut appeler à « rassembler la communauté nationale...des gens qui auront des origines différentes, des religions différentes » puis, quelques minutes plus tard, donner une définition exclusive de l’appartenance à «la nation » : la maison du peuple français, c’est la France, et il a le droit, chez lui, de décider qui vient et qui reste ». (France 5, 7/10/2012.) 

Les deux auteurs du livre  décryptent donc ainsi la plupart des doubles-mots marinistes pour en déjouer la pernicieuse et redoutable imposture : l’ «Etat-nation », « l’immigration massive », « liberté-égalité », «l’âge d’or et l’unité », « décadence et renaissance », « le complot », « Prophètes et messie », « une mystique de l’histoire », « négation de l’histoire et impensé du discours »...  

Les conditions d’une réception favorable du discours mariniste. 

C’est vraisemblablement dans la rencontre entre ce nouveau discours et une situation sociopolitique difficile qu’il faut rechercher les raisons de la dynamique actuelle du Front national. 

Le vote Front national est d’abord une réaction face à l’évolution sociétale plus large de notre pays. La carte du taux d’immigration par département, celle de l’insécurité et celle des inégalités sont beaucoup plus proches de la carte électorale du Front national que ne l’est celle du chômage. Ce vote semble être d’abord l’expression d’une fragilisation sociale. Plus on est éloigné du centre de l’agglomération, plus on a le sentiment d’être oublié, déclassé, plus on a tendance à accorder sa voix au parti de Marine Le Pen. Il s’agit en réalité d’un vote de protection. 

Dans certaines régions, dont l’Ouest, relativement épargnées par l’immigration, il s’agit d’une réaction surdimensionnée, prudentielle, provoquée par des discours excessifs de la presse sur la réalité, qui aident Marine Le Pen à activer les peurs liées aux représentations des banlieues. 

Le vote Front national est aussi une réaction face à l’impuissance des politiques à réguler la société française aussi bien socialement qu’économiquement. La politique d’accueil des populations étrangères, par la droite et la gauche, est incertaine depuis des décennies : assimilation, puis intégration, puis inclusion qui pourrait se réduire, en France, à une mise en place non officielle de communautarisme confus... 

Le rapport des citoyens aux politiques est, depuis de nombreuses années, teinté de scepticisme et de suspicion. Les manquements démocratiques des élus et leur manque de pédagogie multiplient les abstentionnistes. 

Les discours des candidats à l’élection présidentielle de 2012 ont été plus marqués du sceau de la dénonciation qu’à celui de la proposition. Le recours aux boucs émissaires, coupables, a fait florès : Jean-Luc Mélenchon en voulait aux riches, François Hollande à la finance, par un appel à l’idée d’un complot secret qui en une phrase expliquait les maux des Français. Nicolas Sarkozy mettait en accusation les «  corps intermédiaires » et l’immigration. Ainsi ont-ils tous favorisés, par leurs thèmes, en les banalisant, les discours de Marine Le Pen. 

De nombreux politiques ont dérapé dans leurs propos, réhabilitant ainsi le discours du FN ; Charles Pasqua, Michel Rocard, Laurent Fabius, François Mitterrand, Jacques Chirac, Valery Giscard d’ Estaing, Nicolas Sarkozy (le Kärcher, les racailles et le discours de Grenoble). Certains autres ont frôlé sans états d’âme l’antisémitisme : Jean-Luc Mélenchon (un balai à la main), Christian Jacob (le mythe du « juif apatride »), Jean-François Copé (le pain au chocolat arraché...) 

Les affaires créent un climat délétère qui favorise les extrêmes : DSK menotté, Cahuzac, le Fouquet’s et le yacht privé d’un grand patron en 2007, Thomas Thévenoud, Copé-Fillon... 

Marine Le Pen occupe désormais une place incontournable dans les medias : elle garantit « une belle audience ». 

La bataille des idées-contre Marine Le Pen- n’est pas encore perdue. Encore faut-il choisir ses armes-SES MOTS-pour la mener. 

Les politiques, en urgence, doivent proposer un modèle explicatif clair du monde avec des propositions simples pour un bel avenir. 

 

Le parti lepéniste a forcé les portes de la République. Il s’emploie aujourd’hui à en squatter les valeurs. Il est urgent d’en décrypter les ruses. Les condamnations morales ont fait long feu. Plus que jamais c’est un combat politique. (LA FRANCE AU FRONT – Pascal Perrineau-Fayard- 2014.)

Autres sources : Le Monde 9/01/2015 et 21/02/2015.) 

Annie Keszey.

 

08 février 2017

Simone Weil (1909-1943) : Note sur la suppression générale des Partis politiques

  1. Un texte ancien particulièrement actuel.simone weil_puteaux.jpg

Simone Weil, agrégée de Philosophie, est décédée en 1943. Les extraits suivants proviennent de la « Note sur la suppression générale des Partis Politiques » (Editions Climats, 2006) écrite à l'époque du Communisme soviétique, du Nazisme et du Fascisme.

Alain jugea la note : « J'avais déjà toutes ces idées ; seulement elles étaient sans puissance, comme il arrive quand on ne combat pas, comme dit Descartes, avec toutes ses forces ».

Le mot « parti » est pris dans la signification qu'il a sur le continent européen.

L'idée de parti n'entrait pas dans la conception politique française de 1789, sinon comme mal à éviter, mais il y eut le club des Jacobins.

Notre idéal républicain procède entièrement de la notion de volonté générale due à Jean Jacques Rousseau.

La vérité est une. La justice est une. Les erreurs, les injustices sont indéfiniment variables. Ainsi les hommes convergent dans le juste et le vrai, au lieu que le mensonge et le crime les font indéfiniment diverger...

Il y a deux conditions indispensables pour appliquer la notion de volonté générale :

  • qu'il n'y ait dans le peuple aucune passion collective
  • que le peuple ait à exprimer son vouloir à l'égard des problèmes de la vie publique et non pas à faire seulement un choix de personnes... C'est en 1989, seulement, que s'exprima une pensée collective dans les cahiers de revendications (de doléances).

Pour apprécier les partis politiques selon le critère de la vérité, de la justice, du bien public, il convient d'en discerner les caractères essentiels :

  • un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective
  • un parti politique est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres,
  • la première fin et, en dernière analyse, l'unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite.

Par ce triple caractère, tout parti est totalitaire en germe et en aspiration.

La croissance matérielle du parti devient l'unique critère par rapport auquel se définissent en toutes choses le bien et le mal. Dès lors que la croissance du parti constitue un critère du bien, il s'ensuit inévitablement une pression collective du parti sur les pensées des hommes. Cette pression s'exerce en fait, elle s'étale publiquement. Elle est avouée, proclamée. Cela nous ferait horreur, si l'accoutumance ne nous avait pas endurcis.

Les partis sont des organismes publiquement, officiellement constitués de manière à tuer dans les âmes le sens de la vérité et de la justice. La pression collective est exercée sur le grand public par la propagande.

Les partis parlent, il est vrai, d'éducation à l'égard de ceux qui sont venus à eux, sympathisants, jeunes, nouveaux adhérents. Ce mot est un mensonge. Il s'agit d'un dressage pour préparer l'emprise bien plus rigoureuse exercée par le parti sur la pensée de ses membres.

Supposons un membre d'un parti, député, candidat à la députation, ou simplement militant, qui prenne en public l'engagement que voici : « Toutes les fois que j'examinerai n'importe quel problème politique ou social, je m'engage à oublier absolument le fait que je suis membre de tel groupe, et à me préoccuper exclusivement de discerner le bien public et la justice ». Ce langage serait mal accueilli. Les siens et beaucoup d'autres l'accuseraient de trahison.

Si un homme, membre d'un parti, est absolument résolu à n'être fidèle en toutes ses pensées qu'à la lumière intérieure exclusivement et à rien d'autre, il ne peut pas faire connaître cette résolution à son parti. Il est donc vis- à- vis de son parti en situation de mensonge. C'est une situation qui ne peut être acceptée qu'à cause de la nécessité qui contraint à se trouver dans un parti pour prendre part efficacement aux affaires publiques. Mais alors cette nécessité est un mal, et il faut y mettre fin en supprimant les partis.

On tenterait vainement de s'en tirer par la distinction entre la liberté intérieure et la discipline extérieure. Car il faut alors mentir au public, avec qui tout candidat élu a une obligation particulière de vérité. De ces trois formes de mensonge, au public, au parti et à soi-même, la première est de loin la moins mauvaise. Mais si l'appartenance à un parti contraint toujours, en tout cas, au mensonge, l'existence des partis est absolument, inconditionnellement un mal.

Le mensonge, l'erreur- mots synonymes- ce sont les pensées de ceux qui ne disent pas la vérité, et de ceux qui désirent la vérité et autre chose en plus. Par exemple qui désirent la vérité et en plus la conformité avec telle ou telle pensée établie.

Les partis sont un merveilleux mécanisme, par la vertu duquel, dans toute l'étendue d'un pays, pas un esprit ne donne son attention à l'effort de discerner, dans les affaires publiques, le bien, la justice et la vérité. Il en résulte que -sauf un très petit nombre de coïncidences fortuites- il n'est décidé et exécuté que des mesures contraires au bien public, à la justice et à la vérité. Si l'on confiait au diable l'organisation de la vie publique, il ne pourrait rien imaginer de plus ingénieux.

La conclusion, c'est que l'institution des partis semble bien constituer du mal à peu près sans mélange. Ils sont mauvais dans leur principe, et pratiquement leurs effets sont mauvais. La suppression des partis serait du bien presque pur. Les candidats diraient aux électeurs, non pas : « j'ai telle étiquette »- ce qui pratiquement n'apprend rigoureusement rien au public sur leur attitude concernant les problèmes concrets- mais je pense telle ou telle chose à l'égard de tel, tel, tel grand problème ».Les élus s'associeraient et se dissocieraient selon le jeu naturel et mouvant des affinités.

Hors du Parlement, comme il existerait des revues d'idées, il y aurait tout naturellement autour d'elles des milieux. Mais ces milieux devraient être maintenus à l'état de fluidité. On en est arrivé à ne presque plus penser, dans aucun domaine, qu'en prenant position  « pour » ou « contre » une opinion. Ensuite on cherche des arguments, selon le cas, soit pour, soi contre, c'est exactement la transposition de l'adhésion à un parti. D'autres ayant pris position pour une opinion, ne consentent à examiner rien qui lui soit contraire. C'est la transposition de l'ESPRIT TOTALITAIRE.

Presque partout -et même souvent pour des problèmes purement techniques- l'opération de prendre parti, de prendre position pour ou contre, s'est substituée à l'opération de la pensée. ...C'est là une lèpre qui a pris origine dans les milieux politiques et s'est étendue, à travers tout le pays,  presque  à la totalité de la pensée.

Il est douteux qu'on puisse remédier à cette lèpre, qui nous tue, sans commencer par la suppression des partis politiques.

Annie Keszey pour Atelier des Idées