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11 septembre 2011

Finalement, ils sont sympathiques ces arabes

C’est le titre du dernier chapitre du livre « Le manifeste des Arabes », d’Hasni Abidi, publié  par Encre d’Orient. Hasni Abidi est le directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen à Genève et chercheur invité à l’Université de Paris, La Sorbonne. Ses travaux portent sur l’évolution politique au Proche-Orient et au Maghreb.

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Mohamed Bouazizi : Effigie sur le site lexpress.fr

« Ce que j’apprécie chez Madame Robert (une voisine), c’est son esprit critique et toujours alerte malgré son âge avancé. Elle ne veut pas rater son journal préféré, surtout celui de la télévision suisse romande à 19H30. Elle n’a pas caché son penchant pour la droite créative, comme elle dit. Elle ne se lasse pas d’évoquer un Genève d’antan, la sécurité et l’ordre qu’elle ne retrouve plus dans sa ville aujourd’hui…J’ai fait appel à mes connaissances sur Genève pour lui dire que Genève reste dans le haut du classement des villes recommandées pour leur qualité de vie. Elle reste convaincue que « c’est foutu » pour Genève.
Qui l’aurait cru ? Le salut est venu du monde arabe.
Au lendemain de la chute de Moubarak, en voyant ces jeunes filles et jeunes garçons, main dans la main, nettoyer la place Tahrir, Madame Robert me dit : M Abidi, finalement, ils sont sympathiques ces arabes.
Phrase choc.
Madame Robert a enfin trouvé la réponse à ses craintes dans la perception qu’elle a d’eux. Ils sont sympathiques, dit-elle, parce qu’ils sont comme nous .Ils manifestent en paix, ils réclament la justice et le droit, bref une vie meilleure. Et le tout dans le calme et la joie. Voilà comment le monde arabe a réussi sa première révolution dans les mentalités. Et c’est grâce à Madame Robert que j’ai compris finalement que ce mouvement populaire, sans slogans anti-occidentaux, rassemblant musulmans et chrétiens, arabes et Kurdes, a redonné à ces sociétés leur côté humain que ma voisine et des millions d’autres ne voyaient pas. Le printemps arabe a humanisé les peuples. Désormais, ils ne sont plus une exception. Ils sont compris dans la déclaration universelle des droits de l’homme…
Bien sûr, ces personnes « normales » ont toujours existé, mais les médias et une partie de « l’establishment » n’ont jamais voulu les voir ou les montrer. Ils gênent. Oui, ils compliquent la tâche de gouvernements démocratiques néanmoins soucieux de ne pas soutenir des démocrates, afin de rester en meilleure entente avec leurs clients : les despotes. Des despotes capables de bien tenir la rue, de collaborer sans discuter avec les puissances occidentales et d’ouvrir le marché aux multinationales…
Oui, le monde arabe souffre de ses gouvernants qui manipulent tout. Ce n’est pas tant l’Islam ou la culture arabe qui est en cause mais ceux qui prétendent les représenter.
Madame Robert a changé d’opinion, le jour où sa télévision a cessé de montrer Ben Ali et Moubarak pour se consacrer à ces jeunes qui veulent construire une nouvelle société. Le renouveau a parlé : liberté et démocratie s’écrivent aussi en arabe…

Madame Robert pense. Sa relative rigidité idéologique, issue d’une certaine inculture historique, se craquelle cependant pour accéder à d’autres vérités, à partir de nouvelles sources.
En France, de « Grandes gueules médiatiques» continuent de dénoncer le « politiquement correct », expression vide de sens. Contrairement à Madame Robert, ces beaux parleurs des « extrêmes » (Extrêmes Droite et Gauche, Droite dure, mouvements laïques totalitaires…) restent prisonniers d’une lecture biaisée du réel fondée sur la menace islamiste et terroriste et sur la peur des flux migratoires. Leur approche ignore les dynamiques sociales, économiques et culturelles. Il existe, dans les pays arabe, une classe moyenne motivée par l’accès au processus de décision et par la participation au jeu politique. Les mouvements islamistes n’ont pas été les artisans des révolutions. Ils n’en sont ni les maîtres d’œuvre, ni les leaders. Les manifestations ont été inspirées et organisées (avec l’aide de facebook) par toutes les franges de la population, sans exclusion. Il ne faudrait surtout pas pour autant exclure les islamistes d’un processus démocratique très difficile et long : les associer au Pouvoir, pour mieux les responsabiliser, est une priorité.

Erik Fosnes Hansen, Académicien de Norvège, sait quel danger potentiel il y a à tolérer l’intolérable et la xénophobie : il attend l’ouverture d’un débat social européen sur la rhétorique de la haine, conduit par l’ensemble des partis politiques.

www.atelier-idees.org

Annie Keszey

01 septembre 2011

De la guerre

LE CONFLIT LIBYEN ET LE CONCEPT DE GUERRE DE CLAUSEWITZ

 

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Les  vérités d’une guerre ne peuvent être connues qu’après un décalage dans le temps et à partir d’études plurielles des spécialistes écrivains de l’Histoire. Parler d’une guerre à partir de sources imparfaites, quand elle se fait, expose aux erreurs…mais le temps qui passe rectifie.

 

Carl Von  Clausewitz (1780-1831), militaire allemand, ennemi des Français sous la Révolution et l’Empire, dans Vom Kriege, a construit une théorie remarquable de la guerre qui explore les rapports entre la guerre et la politique. L’aviation, la bombe atomique, les drones, le terrorisme n’existaient pas, ni l’OTAN, l’ONU ou les moyens internationaux de communication rapide, ce qui rend incomplète aujourd’hui cette analyse, sans la rendre caduque. Ce concept de guerre reste magistral. Il ne s’agit pas de l’ériger cependant en absolu à partir de la variété des points de vue existants.

La guerre moderne, celle qui oppose des citoyens dissidents libyens (nommés rebelles, insurgés, révolutionnaires) au Gouvernement du colonel- dictateur Mouammar Kadhafi, valide plusieurs  principes généraux de

Clausewitz:

 

 

« Le point de vue suprême, dans la conduite de la guerre, d’où partent les lignes directrices, ne peut être autre que celui de la politique.

 

Le jugement sur une guerre imminente, sur le but à lui donner et les moyens nécessaires, ne peut naître que d’une vue d’ensemble embrassant toutes les données. Ce jugement ne peut jamais être purement objectif : il est déterminé par les qualités intellectuelles et morales (des princes), des hommes d’état et des chefs de guerre que ces rôles soient ou non tenus par une seule personne.

 

Pour mener à son terme une guerre entière, il faut une grande intelligence des plus hautes données politiques de l’Etat.

 

La guerre est un duel. »

 

Après l’arrestation de l’avocat et défenseur des droits de l’homme Fathi Tirbil, des manifestants se réunissent devant le siège de la police, à Benghazi, le 15/02/2011. Le 17, des protestataires défilent dans au moins 5 villes de Libye…Plusieurs villes basculent aux mains des manifestants, munis d’armes trouvées dans les casernes. Ils se lancent sur la route du golfe de Syrte. Les forces de kadhafi attaquent Benghazi le 19/03. L’armée officielle brise l’insurrection à Misrata et Zaouïa…

 

Deux choses dans la réalité peuvent remplacer l’incapacité de résister plus avant et devenir des motifs de paix: la première est l’improbabilité du succès, la seconde son prix trop élevé. L’évaluation de l’énergie déjà dépensée et de celle qu’il faudra encore déployer pèse d’un poids encore supérieur sur la décision de conclure la paix. Le terrain perdu et le manque de réserves fraîches sont les deux raisons principales qui provoquent habituellement la décision de battre en retraite.

 

Le chef de l’état français, Nicolas Sarkozy, sollicité par Bernard Henry Levy, reçoit, en avril, les chefs militaires représentants des dissidents et fait de l’intervention de l’OTAN, en Libye, à partir de deux résolutions de l’ONU, un combat personnel militaire et politique.

 

Pour vaincre la difficulté particulière de la situation dans laquelle l’un des combattants connaît moins bien le terrain que l’autre, il faut la faculté de se faire rapidement de tout terrain une représentation géométrique exacte.

 

Nicolas Sarkozy, avec des spécialistes, aurait étudié minutieusement les terrains, fait livrer des armes à l’armée populaire, participé à l’élaboration de plans d’attaque. Son but public est d’être aux côtés des opprimés pour défendre la liberté (les citoyens français restent dubitatifs quant aux opprimés négligés, Yémen, Syrie, Arabie, Palestine…). Ses motivations personnelles sont plus prosaïques: retrouver une crédibilité en politique étrangère après l’erreur stratégique envers la Tunisie et l’Egypte, effacer son accueil erroné de Kadhafi à Paris, retrouver une puissance électorale, par l’armée française, dont il est le chef exclusif pour les actions extérieures, armée qui reste une puissance militaire mondiale.

 

Cet été, devant l’éventualité d’un enlisement et soumis à un fort questionnement par l’opinion, Nicolas Sarkozy a convaincu l’ONU de poursuivre ce « duel », avec l’aide de David Cameron, d’Obama et de certains états arabes dont le Qatar.

 

« La masse des expériences nous permet de croire que les conditions principales pour terrasser l’adversaire sont l’anéantissement de son armée, la prise de la capitale ennemie siège des corps  politiques et des partis. La fin politique de la guerre résulte d’une quantité d’actes plus ou moins   importants qui se rattachent à l’action d’ensemble. Le principe de destruction des forces armées ennemies prédomine. Quand l’objectif est de terrasser l’ennemi, le premier principe fondamental  qui englobe  le plan de guerre est d’agir de la façon la plus concentrée possible. Le but de l’acte militaire est d’ôter à l’ennemi tout moyen de se défendre. L’action militaire est un mouvement dans un milieu résistant. Le but de l’engagement est la destruction de l’adversaire. »

 

Les objectifs de la guerre en Libye sont, en effet, classiques. Clausewitz cependant n’a jamais rencontré une telle structure organisationnelle des combattants.

 

Comme un brasier qui lentement se propage, l’insurrection populaire dévore les fondements de l’armée ennemie. Les conditions requises pour que la guerre populaire soit efficace sont les suivantes : la guerre doit  être menée à l’intérieur du pays, son sort ne doit pas être tranché par une catastrophe unique, le théâtre de guerre doit occuper une portion considérable du pays… Une classe d’hommes pauvres, habitués aux travaux pénibles et aux privations, se montre en général plus vigoureuse et plus martiale.

 

D’un côté, l’armée officielle en uniforme, munie d’armes variées avec un commandement précis, intègre des mercenaires étrangers, africains en particulier.

 

De l’autre, une armée populaire d’opposition, sur le terrain, aidée de syriens, en vêtements civils, avec des armes disparates, prend des villes et des centres stratégiques et une aviation « étrangère », solidaire, dédiée à la protection des populations, détruit les forces de Kadhafi et nettoie les places au sol, à conquérir. L’avenir confirmera que les résolutions 1970 et 1973 du Conseil de sécurité, ont été appliquées parfois avec « souplesse » : les occidentaux ne devaient pas participer aux combats sur le terrain, mais les conseillers techniques et entraîneurs aux manipulations d’armes (des forces spéciales ?) auraient « bien travaillé ». L’OTAN participe à la traque du colonel Kadhafi, en apportant de l’aide en matière de renseignements et de reconnaissance.

 

« La grande incertitude de toutes les données constitue une difficulté propre à la guerre : l’action est toujours exercée dans une sorte de crépuscule, dans un éclairage lunaire et nébuleux qui donne souvent aux choses une dimension exagérée. Des facteurs accompagnent constamment l’engagement et l’influencent plus ou moins : le lieu, l’heure et les conditions météorologiques. »

 

Les conditions d’intervention des hélicoptères, depuis les bâtiments navals militaires, la nuit, ont été dangereuses et délicates. Les militaires ne sont pas encore autorisés à témoigner. La protection des civils lors des frappes fut particulièrement complexe. Les combattants au sol rencontraient des nuages de sable.

 

Quatre composantes constituent l’atmosphère dans laquelle évolue la guerre : le danger, l’effort physique, l’incertitude et le hasard. Les chroniqueurs de guerre parlent d’énergie, de fermeté, de persévérance et de force d’âme et de caractère. Tout engagement est donc un nivellement sanglant et destructeur des forces physiques et morales.

 

Trois facteurs sont d’une importance décisive : la surprise, l’avantage du terrain et l’attaque sur plusieurs flancs. Il faut engager le plus grand nombre de troupes au point décisif de l’engagement. La stratégie ne connaît pas de loi plus haute et plus simple que celle de concentrer ses forces.

 

Si nous voulons terrasser l’adversaire, nous devons doser notre effort en fonction de sa force de résistance produite par deux facteurs indissociables, l’ampleur des moyens dont il dispose et la vigueur de sa force de volonté. »

 

La nature objective de la guerre en fait un calcul de probabilités. Il ne lui faut alors plus qu’un seul élément pour devenir un jeu et cet élément ne fait assurément pas défaut : c’est le hasard. »

 

Les cellules dormantes, secrètes, de Tripoli ont préparé l’arrivée des combattants « libérateurs  » venus de divers points du pays, comme si un grand cri de ralliement avait retenti dans les villes insurgées, pour converger vers le quartier d’Abou Salim et la résidence Bab-Al-Azizia de Kadhafi. Le Conseil National de Transition, dirigé par Moustapha Abdeljalil est arrivé à Tripoli. La prise de la capitale est audacieuse et méthodique. Les thuwars du djebel Nefoussa sont en tête. Il faut faire vite pour éviter une contre-insurrection.

 

« Avant le succès final, rien n’est joué, rien n’est gagné, rien n’est perdu. La guerre est un tout indivisible, dont les membres n’ont de valeur que par rapport au tout.

 

Dimanche 28/08/2011, à 17H, Kadhafi reste introuvable.

 

 

 

La guerre libyenne interpelle aussi la théorie de Clausewitz.

 

« Le premier acte de jugement, le plus important, le plus décisif, que l’homme d’état ou le général exécute, consiste à discerner exactement le genre de guerre qu’il entreprend : ne pas la prendre pour ce qu’elle n’est pas, ou vouloir en faire ce qu’elle ne peut pas être en raison de la nature de la situation. »

 

Le déroulement et l’issue de la guerre en Libye étaient-ils prévisibles?

 

Les libyens réaliseront-ils demain leur désir d’en finir avec la guerre, de retourner à la maison pour instaurer l’amour, la justice et la liberté?

 

www.atelier-idees.org

 

Annie Keszey

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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