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28 mai 2018

LES VILLES INVENTENT DEMAIN.

Ces quatre pages d’extraits ne se substituent pas aux cent quarante pages des sources d’information : Le courrier international hors- série M 09630 et Le Monde du 17/05/2018.

En 2050, 70% de la population vivra en ville : probablement 7 milliards de personnes. A Dacca, la capitale du Bangladesh, la densité urbaine dépasse 45 000 habitants au kilomètre carré, c’est deux fois plus qu’à Paris.

Il ne suffit pas de rendre les villes « intelligentes », il faut mettre l’innovation au service  de villes plus justes. C’est se demander comment celles-ci peuvent devenir inclusives pour les personnes âgées, les personnes en situation de handicap, ou pour les migrants qui viennent y trouver refuge. La ville doit être durable, solidaire, efficace, résiliente et respectueuse de la vie privée de chacun. Les villes du futur devront être plus solidaires en réduisant l’inégalité mondiale entre le Nord et le Sud, l’inégalité nationale entre les zones urbaines et rurales et  l’inégalité intra-urbaine entre les bidonvilles et les centres d’affaires, par exemple.

Puteaux et La Défense ont entrepris depuis plusieurs années diverses innovations du futur et continuent. Par exemple, une navette, électrique, autonome, avec des capteurs et gratuite est expérimentée, à nouveau, sur le parvis de La Défense. Le carré Michelet, immeuble en transformation, annonce des terrasses végétales, la priorité à la lumière naturelle, une cour intérieure d’échanges. Les fleurs pourraient remplacer des pavés de l’Esplanade. Les tours de Norman Foster, de 320 mètres, Plaza 1 de 86 étages et Plaza 2 de 85 étages sont prévues pour 2024...

Adrian Smith, célèbre architecte de Chicago vient de dessiner les plans du plus haut gratte-ciel du monde, la Jeddah Tower en Arabie Saoudite. Achevé en 2020, il devrait mesurer plus de 1 kilomètre de haut. (La tour Burj Khalifa de Dubaï mesure 828 mètres.) Il emploie du verre photochromique qui permet de contrer la chaleur du soleil et du verre photovoltaïque qui récupère cette énergie pour alimenter le bâtiment en électricité. Le cabinet- new yorkais  Kohn Pedersen a dessiné pour Tokyo une tour de 1 700 mètres de haut, projet qui n’a pas encore été validé.

En Chine, de jeunes adeptes du « rooftopping » se prennent en photo au sommet des gratte-ciel et alimentent les réseaux sociaux.

La Lotte World Tower de Séoul de 555 mètres de haut est la tour la plus mixte du globe : celle qui mêle le plus d’usages. Bureaux, services, appartements, hôtel 6 étoiles, terrasse à l’air libre, bar et restaurants. Le long de ses 123 étages sont déclinées plusieurs des activités du conglomérat sud-coréen Lotte, implanté dans l’agroalimentaire, le tourisme, la chimie, la finance et le sport...

Un prototype d’ascenseur testé en Allemagne pourrait résoudre les problèmes de déplacement dans les gratte-ciel. L’appareil n’est pas maintenu et activé par des câbles d’acier de plusieurs tonnes mais par des aimants fixés sur la paroi de la gaine, comme un train à sustentation magnétique à la verticale. Sans câbles on pourrait créer un ascenseur qui aurait une cabine qui irait vers le haut dans une gaine et un autre vers le bas dans une autre gaine. Elles pourraient prendre des  passagers toutes les 15 à 25 secondes. L’ascenseur sans câbles permet aussi de construire des dérivations ou des passages horizontaux ou inclinés et de relier ainsi diverses parties du bâtiment voire des immeubles voisins. Ce « Multi » ne consomme d’électricité que lorsqu’il va vers le haut. Quand il va vers le bas le moteur linéaire produit directement du courant qui alimente les cabines ascendantes...Les immeubles de grande hauteur ont quatre ennemis principaux : le temps long pour accéder aux étages élevés, la force du vent, la distribution de l’eau à tous les étages, le danger du feu : ceci malgré les adaptations existantes.

Daan Roosegaarde, néerlandais, a créé les Smog Free Towers, les tours appareillées anti- pollution de Pékin, les cerfs-volants créateurs d’énergie qui peuvent générer 100 kilowatts pour 200 foyers et plus récemment Waterlicht, une installation lumineuse qui donne aux piétons le sentiment de marcher sous la surface de l’eau.

Elon Musk, l’entrepreneur américain qui vise toujours la conquête de Mars pour 2024 et qui veut une voiture électrique pour tous, lors du Congrès international d’aéronautique à Adélaïde, en Australie, a annoncé la construction d’énormes fusées réutilisables qui pourront transporter les particuliers vers la Lune et vers Mars, mais aussi d’une ville à l’autre de notre planète en moins d’une heure. Paris serait joignable depuis New-York en trente minutes. L’entrepreneur développe actuellement l’Hyperloop, le train sur coussin d’air à grande vitesse : Dubaï, Abou Dhabi et les Pays-Bas vont l’adopter.

De nouveaux modes d’hébergement sont expérimentés pour les réfugiés ou les travailleurs pauvres. A Berlin, l’architecte Van Bo Le-Mentzel construit des maisons miniatures de 10 m2 dont le loyer est de 100 € par mois. Hong Kong conçoit des habitats temporaires dans des  tuyaux en béton armé de 2,5 mètres de diamètre. Un entrepôt au sud de Londres va recevoir 20 boîtes habitables de 9 à 14 m2, avec des petits jardins individuels et des sanitaires communs. Sur un terrain public destiné à du logement social, à Barcelone, un projet coopératif prévoit 28 logements de surfaces diverses, de 30 à 40 m2, dont  le droit d’usage par logement  se fait par un apport initial de 18 500 €. Cette somme sera récupérable en cas de départ. Le loyer mensuel prévu est de 450 €. 250 m2 seront dévolus à des espaces communs : laverie, salle polyvalente, salle forme et santé.

Medellin, en Colombie, autrefois symbole de la drogue et de la violence est aujourd’hui un exemple d’urbanisme social et inclusif pour le monde entier. Les bidonvilles fortement peuplés n’ont pas été éradiqués mais « enracinés ». Les actions ont été nombreuses : amélioration des services publics, de la collecte des ordures, des transports, construction  d’escaliers mécaniques pour faciliter les déplacements et de bibliothèques. Les artistes locaux pour leurs fresques murales ont été rémunérés...Jorge Melguizo, initiateur de cette révolution urbaine réhabilite actuellement les bidonvilles de Buenos Aires.

Singapour construit des espaces, immeubles ou jardin, intergénérationnels. Dix résidences novatrices sont prévues : elles combinent une garderie, un centre de soins pour personnes âgées, des studios pour personnes à mobilité réduite, un potager et un espace réservé à des stands de « street food ». Tokyo a ouvert une maison de retraite avec crèche intégrée.

Sou Fugimoto, architecte japonais, quitte l’espace privé fermé - barrières de sécurité, digicodes, vitres teintées- pour dessiner des maisons transparentes et ouvertes sur l’extérieur parce qu’un lieu doit avoir la capacité de susciter largeur d’esprit, empathie et solidarité. Les espaces communs se multiplient : des salles de jeux, la terrasse pour tous et le jardin sur le toit afin de créer des liens.

La start-up Ween, basée à Aix-en-Provence commercialise un thermostat connecté autonome qui anticipe, en temps réel, l’arrivée des occupants d’un logement et adapte ainsi ce logement à leurs attentes. Pour parvenir à une parfaite corrélation entre temps de chauffage et occupation, il se fonde sur des données collectées par l’application installée dans les smartphones des habitants : ceci en toute sécurité.

Flanner House, une association a décidé d’éradiquer le pire désert alimentaire des Etats-Unis, à Indianapolis. Les lopins de terre sont transformés en exploitations agricoles de tomates, haricots verts, courgettes, concombres, maïs et autres et  les habitants en deviennent les agriculteurs. L’association a prévu un magasin de vente des légumes, à bas prix, et les employés sont aussi d’anciens laissés- pour- compte du quartier. Jonathan Lawler, agriculteur professionnel renommé donne la totalité de ses récoltes à l’association, depuis 2016.

La bibliothèque Santa Cruz, à Tenerife, dessinée par le cabinet suisse Herzog et de Meuron est ouverte 24h/24 et 7 jours sur 7. C’est un havre de paix ouvert à tous. A Tokyo, dans une bibliothèque, vous pouvez passer votre temps dans des niches équipées d’un lit et dévorer les livres qui tapissent les murs.

Les voitures autonomes pourraient représenter d’ici à 2035 jusqu’à 25% des véhicules vendus. Les cyclistes restent le plus grand problème actuel pour ces véhicules. Les voitures autonomes pourront être empruntées par divers usagers et permettre une diminution des parkings dans les villes.

Oslo veut bannir les voitures du centre- ville. Les oppositions sont nombreuses, aussi pour parvenir à ses fins, la ville a décidé de supprimer des places de parking plutôt que de bannir les automobiles. Avant l’été 2018, 1 000 places seront supprimées. La ville encourage l’usage du vélo par des subventions pour l’achat de vélos électriques, par exemple.

La rareté  des bornes de recharge pour voiture électrique limitait les achats de cette voiture d’avenir. Or, Ubitricity, une start-up allemande, installe maintenant des prises dans n’importe quel mât d’éclairage public. Après des sites allemands, la municipalité londonienne de Hounslow vient de s’équiper.

Berlin installe un passage clouté qui, aux heures de pointe, s’étend sur la chaussée pour accueillir davantage de personnes et qui disparaît aux heures calmes. A chaque extrémité de la rue, des appareils photos prennent 25 clichés par seconde analysés en temps réel par des ordinateurs capables de distinguer les différents types d’usagers. Des LED  incrustées dans le bitume s’activent selon les configurations...

A Berlin, une voie rapide pour vélos, sous le viaduc du métro aérien, est à l’étude : elle serait la première piste cyclable de l’Allemagne, voire du monde, à offrir un parcours d’une telle longueur. Autour de cette voie des cafés, des lieux de rencontre sont à l’étude.

La capsule Evo Pods, prix étudiant « Le Monde » Smart cities, est une coque placée sur le vélo qui protège de la pluie et renforce la sécurité et la facilité grâce à l’appareillage de l’engin et aux deux roues supplémentaires. Le prototype sera testé fin 2019.

Johannesburg s’est tournée vers l’agriculture urbaine pour résoudre les problèmes de chômage, un habitant sur quatre est sans emploi, et de malnutrition, 80 % des ménages y sont en insécurité alimentaire. Le jardin sur le toit d’un immeuble appartenant à la ville, de Kotze Street, par exemple, pratique la culture hydroponique : les plantes ne poussent pas dans la terre mais dans des solutions aqueuses spéciales. 90 % de l’eau utilisée est recyclée.

Rick Byrd a imaginé une tour en verre de cent étages abritant des plantations superposées de fruits, de légumes et de céréales. Les plants sont retenus par un filet et du papier qui remplace la terre. Un puissant éclairage artificiel fournit la lumière. Les cultures sont irriguées goutte à goutte avec la quantité exacte d’eau nécessaire.

Le projet HLM « Les jardins perchés », à Tours, intègre des serres maraîchères sur les toits qui seront exploitées par un maraîcher professionnel. En cas d’échec éventuel, les serres, démontables, pourraient être transformées en ateliers d’artistes ou en restauration en terrasse.

Poitiers, Strasbourg et Rennes ont ouvert une  «  agence du temps  » chargée de politiques temporelles pour favoriser un équilibre entre les trois temporalités : le temps de la vie privée, celui du travail et celui des loisirs. Des sociologues du genre recherchent pour les villes un temps moins sexué afin que les femmes en particulier n’aient plus leur rythme imposé par des donneurs de temps extérieurs. (Les horaires des crèches, par exemple, recherchent une harmonie possible entre les divers temps.)

A suivre...

Annie Keszey.

 

27 décembre 2017

LA LEGITIMITE DEMOCRATIQUE.

LA LEGITIMITE DEMOCRATIQUE. IMPARTIALITE, REFLEXIVITE, PROXIMITE. Pierre Rosanvallon. Seuil 2008.
Ce texte suit « Les turbulences de la démocratie. »

LE DECENTREMENT DES DEMOCRATIES.
«  La révolution française de 1789 a instauré le principe électif contre le principe héréditaire. Le fait que le vote de la majorité établisse la légitimité du pouvoir est l’essence même du fait démocratique .L’élection est une technique de décision et un principe de justification. La justification d’un pouvoir par les urnes a toujours implicitement renvoyé à l’idée d’une volonté générale, et donc d’un peuple figure de l’ensemble de la société. La partie valant pour le tout, et le moment électoral valant pour la durée du mandat, tels ont été les deux présupposés sur lesquels a été assise la légitimité démocratique. Le problème est que cette double fiction fondatrice est progressivement apparue comme l’expression d’une insupportable contre-vérité. Dès la fin du 19ème siècle, les mots de « peuple » et de « nation » qui n’avaient cessé de nourrir les attentes et les imaginations se sont alors trouvés comme rapetissés et noyés dans les méandres de l’agitation partisane et des clientèles. Le monde électoral-parlementaire est apparu gouverné davantage par des logiques de particularité que par une exigence de généralité. Vers 1920, la formation d’un pouvoir administratif va modifier en profondeur la démocratie : on veut que la « machine bureaucratique » puisse constituer en elle-même une force identifiée à l’intérêt général. Le service public, en France, est la vision d’une sorte de corporatisme universel, appelant structurellement les fonctionnaires à s’identifier à leur mission, à devenir « intéressés au désintéressement ». Le régime démocratique français a ainsi reposé sur deux pieds : le suffrage universel et l’administration publique : l’élection comme choix « subjectif », guidé par le système des intérêts et des opinions, le « concours » comme sélection « objective » des plus compétents. Depuis 1980, la légitimation par les urnes s’est désacralisée et se réduit à un mode de désignation des gouvernants. Elle n’implique plus une légitimation, a priori, des politiques qui seront ensuite menées. La notion de majorité a changé de sens. Elle reste parfaitement définie en termes juridiques, politiques et parlementaires, elle l’est beaucoup moins en termes sociologiques. L’intérêt du plus grand nombre ne peut plus être aussi facilement assimilé que dans le passé à une majorité. La minorité n’est plus la « petite part » (devant s’incliner devant une « grande part ») : elle est devenue une des multiples expressions diffractées de la totalité sociale. La société se manifeste désormais sous les espèces d’une vaste déclinaison des conditions minoritaires. « Peuple » est désormais aussi le pluriel de « minorité ».
Le pouvoir administratif a été fortement délégitimé. La rhétorique néo-libérale a joué son rôle, en affaiblissant la respectabilité de l’Etat et en invitant à ériger le marché en nouvel instituteur du bien-être collectif. Le new public management  a introduit des méthodes qui ont conduit à dévaloriser la figure classique du fonctionnaire comme agent patenté de l’intérêt général. La haute fonction publique s’est trouvée  la plus atteinte dans cette évolution. Les élites ont déserté l’administration publique pour les salaires plus élevés du privé.
L’affaissement de l’ancien système de double légitimité, une décomposition silencieuse, ressentis, ont entraîné un sentiment de perte, un vide, mais une sorte de recomposition silencieuse s’est aussi engagée.
De nouvelles attentes citoyennes sont d’abord apparues. Les valeurs d’impartialité, de pluralité, de compassion ou de proximité se sont, par exemple, affirmées de façon sensible, correspondant à une appréhension renouvelée de la généralité démocratique, et, partant, des ressorts et des formes de la généralité.
Trois figures de la légitimité ont en conséquence commencé à se dessiner, chacune associée à la mise en œuvre de l’une des approches de la généralité sociale. La légitimité d’impartialité, la légitimité de réflexivité, la légitimité de proximité. Cette véritable révolution de la légitimité participe d’un mouvement global de décentrement des démocraties.
De nouvelles formes d’investissement politique ont émergé, les figures du peuple-surveillant, du peuple-veto et du peuple-juge en contrepoint du peuple-électeur, morose.
Deux types d’institutions font système en légitimité : les autorités indépendantes de surveillance et de régulation et les cours constitutionnelles. La montée en puissance de ces deux catégories d’institutions entraîne une inflexion considérable des conditions de la production normative et de l’exercice du pouvoir exécutif tels qu’ils avaient été conçus par les grandes figures des révolutions américaine et française. Ces institutions doivent encore être pensées comme des formes politiques originales afin de réellement conduire à un approfondissement démocratique.
La troisième  figure émergente, la légitimité de proximité, n’est pas, quant à elle, liée à un type particulier d’institution. Elle renvoie  plutôt à un ensemble d’attentes sociales concernant le comportement des gouvernants.
La démocratie est un régime pluraliste qui implique l’acceptation de la divergence d’intérêts et d’opinions et organise la compétition électorale sur cette base. Faire de la politique, en démocratie, implique de choisir son camp, de prendre parti. Mais, en même temps, il n’y a plus de démocratie sans formation d’un monde commun, reconnaissance de valeurs partagées qui permettent aux conflits de ne pas monter aux extrêmes de la guerre civile. D’où la nécessité, pour respecter chacune des dimensions, de distinguer les institutions du conflit et celles du consensus. D’un côté, le monde partisan, subjectif, de la sphère électorale représentative, de l’autre le monde objectif des institutions de la démocratie indirecte. Le gouvernement de la majorité doit ainsi être prosaïquement compris comme une simple convention empirique dont le caractère reste toujours soumis à des contraintes supérieures de justification. Une tension s’établit dorénavant entre une démocratie de décisions (encastrée dans la dynamique proprement politique du suffrage universel) et une démocratie des conduites (renvoyant quant à elle à un impératif de considération de tous les citoyens…
LE NOUVEAU MONDE DE LA PARTICULARITE.
La nouvelle économie se détermine comme une économie de la particularité. Cette notion offre un cadre conceptuel unifié pour caractériser tout un ensemble de mutations, tant dans l’ordre de la consommation que de la production, ou encore en matière d’organisation du travail (diversification croissante des biens, centralité de la notion de qualité, l’employabilité des travailleurs qui remplace la qualification). L’individu n’est plus une force de travail mais s’identifie à sa valeur d’usage, sa singularité devenue facteur de production. Dans un univers productif plus singularisé, les questions de respect des personnes, de non-discrimination et d’équité deviennent en effet plus centrales. La notion même de sécurité sociale a simultanément changé de nature dans le domaine du travail. Le juriste Alain Supiot a lancé l’idée de sécurisation des parcours professionnel rattachant l’exigence de protection à la personne même du travailleur et non plus aux postes ou aux emplois.

DE L’ADMINISTRATION A LA GOUVERNANCE.
Dans une société de particularité, la notion d’administration comme gestion de règles intangibles perd sa centralité. D’où le succès qu’a rencontré, dans la confusion même, la notion de gouvernance. Le pouvoir administratif n’a plus la légitimité morale (la reconnaissance de sa capacité de désintéressement), ni la légitimité professionnelle (la supériorité reconnue des compétences qui avait fondé ses prétentions).
LA DESACRALISATION DE L’ELECTION.
L’idée de peuple ne renvoie plus simplement aujourd’hui à celle du plus grand nombre, à l’existence d’une masse positive et déterminée. Ce qu’on peut appeler « le peuple «  apparaît désormais aussi sous les espèces d’une somme négative et perpétuellement mouvante des dénis de reconnaissance, des privations de droit, des situations de précarité. Il est pour cela moins directement figurable, renvoyant à une sorte de généralité invisible.
Le fait électoral-majoritaire a aussi été dépouillé de sa capacité de légitimation, en raison de son écart au nouveau peuple invisible.
Pierre Rosanvallon, page 117, publie une longue citation de Benjamin Constant sur laquelle il s’appuie pour dégager les voies de la refondation en marche de la démocratie, en trois parties. Cet extrait de Benjamin Constant sera ultérieurement publié sur le site.
LA LEGITIMITE D’IMPARTIALITE.
La mise en place d’institutions indépendantes chargées de tâches de surveillance ou de régulation, autrefois confiées à des administrations « ordinaires » s’est accélérée dans la plupart des démocraties, au cours des deux dernières décennies du XXème siècle. Le premier organisme de cette nature, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), est créé en 1978. (Cet organisme ne put exister qu’après des débats vifs entre l’Assemblée nationale et le Sénat). Cela invitait donc, dans les faits, à distinguer une légitimité par impartialité de la légitimité électorale. C’était simultanément remettre le doigt sur l’incomplétude du principe de majorité.
La Haute Autorité de l’audiovisuel instaurée par la loi du 29 juillet 1982, correspond aussi à un acte de défiance de l’exécutif, jugé partisan. Une instance comme la Commission des opérations de Bourse, ( transformée en 1996, en Autorité des marchés financiers) est apparue pour éviter l’accusation de partialité dans un domaine sensible. Ces instances ne sont pas élues, elles sont critiquées et leur mode d’inclusion dans la démocratie reste mal défini.
LA DEMOCRATIE D’IMPARTIALITE.
Ces autorités indépendantes, non élues, bénéficient d’une légitimité dérivée, une légitimité d’efficacité constatée par le citoyen-usager des services publics. Leur caractère collégial (conseils, commissions…) permet à une forme d’intelligence collective de se déployer, une diversité cognitive est apte à prendre une bonne décision. Les membres, en général, sont inamovibles, irrévocables afin de rester indépendants et à la durée de leur fonction limitée. L’indépendance ne suffit pas toujours à réaliser l’impartialité. En matière de justice, toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue…par un tribunal indépendant et impartial. L’attention se porte sur la légitimité par impartialité sans cesse à conquérir. 
LA GENERALITE NEGATIVE.
On devient de plus en plus attentif à ce que la société soit gouvernée par des principes et des procédures fondés sur le projet d’une destruction des avantages particuliers et des accaparements partisans. C’est la distance prise avec les intérêts particuliers qui garantit le plus adéquatement la poursuite de l’intérêt général dans ce cadre. L’impartialité est soustraction au règne de l’opinion, refus des marchandages, attention à tous, du fait d’une considération en raison et en droit des problèmes. Cette généralité négative consonne d’abord avec l’aspiration des citoyens à un traitement équitable de chacun fondé sur le refus des discriminations autant que des traitements de faveur.
LA LEGITIMITE DE REFLEXIVITE.
Les éléments structurants de la vision démocratique se lient à trois présupposés : l’identification du choix électoral à l’expression de la volonté générale ; l’assimilation des électeurs au peuple ; l’inscription durable de l’activité politique et parlementaire dans la continuité du moment électoral. Le travail de réflexivité va consister à corriger l’inaccomplissement démocratique qui en découle en instaurant des mécanismes correcteurs et compensateurs de la fausseté de ces trois supposés.
Alors que le peuple électoral érige un pouvoir qui prend épisodiquement la forme d’une majorité, le peuple social se donne comme une succession ininterrompue de minorités, actives ou passives. Il est addition des protestations et des initiatives de toute nature, exposé des situations vécues comme une entorse à un ordre juste, manifestation sensible de ce qui fait ou défait la possibilité d’un monde commun.
La constitution de 1958 a donné, au Conseil constitutionnel, le pouvoir de statuer, en cas de contestation, sur la régularité de l’élection des députés et des sénateurs. Certains pays se sont dotés de Commissions électorales indépendantes. La démocratie a besoin de tiers réflexifs pour s’établir solidement.
Les cours constitutionnelles sont des institutions de réflexivité.
LA LEGITIMITE DE PROXIMITE.
Le type de relation avec les gouvernants auquel aspiraient les citoyens était celui de la proximité et d’une rupture avec ce qui serait son opposé : la distance, la hauteur. Trois éléments se distinguent dans cette référence à la proximité : une variable de position (présence, attention, empathie, compassion) une variable d’interaction (être accessible, réceptif, réactif, en situation d’écoute…) et une variable d’intervention (avoir le souci de chacun, tenir compte de la diversité des contextes, préférer l’arrangement informel…)
LA POLITIQUE DE PRESENCE.
Ce n’est plus une simple stratégie de communication mais une politique. La nature des déplacements des politiques dans le pays et la nature des visiteurs reçus ont beaucoup changé, ce sont de plus en plus des individus-symboles et de moins en moins des représentants d’institutions, d’organisations syndicales ou professionnelles auxquels des rendez-vous, fort médiatisés sont accordés. Les chefs d’Etat se déplacent moins volontiers pour les inaugurations en tout genre tandis qu’ils se précipitent au chevet de victimes exemplaires…
Le comportement de Nicolas Sarkozy en matière de proximité est celui d’une omniprésence: le prurit activiste d’un côté, l’obsession de la communication de l’autre. Il a rendu particulièrement sensibles les pathologies, les dérives et les retournements destructeurs qui pouvaient résulter de sa dégradation en simple communication obsessionnelle, de plus en plus détachée des réalités.
La présence ne fait pleinement sens que si elle se lie dans le temps à une stratégie d’édification d’une société plus juste.
L’impératif de présence peut aussi bien fonder un renouveau de l’art de gouverner que constituer la matrice d’une mortelle régression.

LA DEMOCRATIE D’INTERACTION.
L’interaction prend d’abord la forme d’une réactivité immédiate des gouvernants, comme dans le cas de l’attention à la particularité et de la présence. Elle consiste essentiellement dans les réponses aux pratiques de surveillance, de protestation et de jugement au travers desquelles la société fait pression sur les pouvoirs et les appellent à corriger leurs décisions.
Au centre du triangle que dessinent les trois pôles de la représentation politique organisée, de l’expression sociale immédiate et de l’intervention des experts, ce sont de nouvelles combinaisons mixtes qui doivent à l’avenir être expérimentées.
Les Commissions publiques vont dans ce sens.
Le militant, le journaliste et le savant sont aujourd’hui de nouveau invités à joindre leurs efforts

LA DEMOCRATIE D’APPROPRIATION.
La démocratie implique que soit débattu en permanence ce qui est la cause de ses échecs et de ses inaccomplissements. Il faut revaloriser l’affrontement des programmes et des valeurs tout en donnant en même temps une place mieux établie aux autorités indépendantes ainsi qu’aux cours constitutionnelles et aux divers tiers pouvoirs. Le développement de la démocratie implique que soit réaffirmée l’importance des choix tranchants et que soient simultanément valorisées des décisions plus unanimes.
Il faut saisir la démocratie dans toute sa complexité, en donner la définition la plus développée. et la comprendre comme quadruple : étant séparément, concurremment ou simultanément de l’ordre d’une activité civique, d’un régime, d’une forme de société et d’un mode de gouvernement. »

Annie Keszey.