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26 juin 2013

MARC CREPON. LE CONSENTEMENT MEURTRIER.

Cerf 2012. Passages. 284 pages. 34 €.


Nous consentons tous au meurtre. Un tel consentement n’est pas une fatalité.

Marc Crépon est agrégé et docteur en philosophie. Il est directeur de recherches au CNRS, professeur à l’Ecole normale supérieure, codirecteur du master de philosophie contemporaine ENS/EHESS.

Les brefs extraits discontinus suivants ne sauraient se substituer à la thèse, profonde, de l’auteur.

« Il n’est pas de critique de la violence, pas de dénonciation de la cruauté qui, dès lors qu’elles restent partielles et partiales, ne portent comme leur ombre, le risque d’un consentement, actif ou passif, implicite ou explicite, à cette même violence et à cette même cruauté, pour peu qu’elles adviennent ailleurs et autrement.
On appellera consentement meurtrier tout accommodement avec la mort violente, toute accoutumance au meurtre, toute transaction en réalité intenable, avec les principes qui devraient en exclure la moindre acceptation, qu’elles qu’en soient les victimes
Le consentement est toujours susceptible de se produire à l’insu de celui qui prétend le refuser. Et la liste des noms qui devraient nous hanter comme les formes toujours récurrentes de cette manifestation n’est pas close : la résignation, la passivité, l’absence de révolte devant toutes les injustices meurtrières, dont le monde offre le spectacle, l’acceptation du meurtre des autres, mais aussi le goût des assassinats, la tentation de la terreur, la fascination de la guerre et toutes les manifestations de cruauté qui l’accompagnent…
Nous savons que le problème d’un tel consentement trace une ligne de partage entre ceux qu’il n’aura jamais effleurés, perturbés ou inquiétés, qui l’auront toujours jugé déraisonnable, excessif, « idéaliste » et se seront trouvés de bonnes raisons (politiques, économiques et même philosophiques) pour qu’il ne vienne pas déranger leur vie confortable, et ceux qui l’auront toujours éprouvé comme une injustice acceptée, sinon encouragée au cœur de leur existence. Qu’il s’agisse des populations exposées à la famine (alors même que les pays les plus riches ne savent que faire de la surproduction de leurs produits alimentaires), de la privation d’accès aux soins d’une partie croissante de l’humanité (alors que les industries pharmaceutiques engrangent des profits considérables), des guerres oubliées (qui nourrissent les marchands de canons des pays fiers de leurs plaidoyers pour la paix), des massacres de populations civiles, des camps de réfugiés où l’on meurt en masse dans une indifférence quasi générale, ceux-là savent qu’en ne disant rien, en ne faisant rien, ils consentent au meurtre…
La révolte, quand elle débouche sur la destruction, est illogique. Réclamant l’unité de la condition humaine, elle est force de vie et non de mort. Sa logique profonde n’est pas celle de la destruction ; elle est celle de la création…
Pour le dire d’un mot, le renoncement à la satisfaction des pulsions, de quelque tradition qu’il soit hérité, ne protège que de façon très partielle, très variable, très lacunaire et très temporaire de la prolifération de consentements meurtriers à laquelle l’histoire semble vouer l’humanité sur tous les continents…
L’hypothèse la plus rationnelle dit Sigmund Freud est de supposer que l’attitude de l’homme face à la mort a toujours été contradictoire. Elle s’est toujours divisée entre la fuite et la dénégation que lui inspirait l’idée de sa propre mort et le peu de scrupules, sinon la jouissance qu’il avait à éliminer physiquement celui qui se présentait à lui comme un rival ou qui lui semblait constituer une menace pour sa vie ou celle de ses proches …
Il n’y a pas d’obstacle plus grand à la possibilité d’un être-au-monde cosmopolite que notre rapport différencié à la vulnérabilité et à la mortalité d’autrui. Être citoyen du monde, cela veut dire, en effet, que les vivants et les morts ne se divisent pas en un ici et un ailleurs, une proximité et un éloignement- en d’autres termes que le soin, le secours et la médication que les premiers exigent, le deuil et les pleurs que les seconds demandent ne connaissent pas de frontières. Or rien n’est moins évident qu’une telle transcendance des appartenances…
Il est, dans le monde, de nombreuses formes de vulnérabilité qui affectent les populations, à commencer par les guerres et les épidémies (le sida, le paludisme et la tuberculose), mais aucune n’est plus récurrente, extensive et inquiétante que la famine. On estime aujourd’hui à plus d’un milliard le nombre de personnes qui souffrent de la faim et à cinq millions celui des enfants qui meurent chaque année. Les causes en sont multiples : climatiques (comme c’est aujourd’hui le cas en Somalie, en Erythrée, en Ethiopie et au Kenya, avec la sécheresse et la perte du bétail), économiques (avec le privilège accordé aux agricultures d’exportation au détriment des agricultures vivrières et familiales, la spéculation sur les matières premières, le développement des biocarburants, et, pour finir, l’exode rural encore aggravé par la crise) mais aussi médiatiques (avec l’indifférence générale et l’absence de mobilisation) et aussi politiques (avec, entre autres, le soutien accordé à l’acquisition de terres par les multinationales, la diminution de l’aide internationale et le refus de prendre en compte l’urgence  que constitue l’explosion de la mortalité- le refus, en d’autres termes, de se donner, sans compter, les moyens de sauver les populations menacées).
Alors même qu’en Europe des quotas sont imposés, chaque année, pour soutenir les prix, on meurt de faim massivement de l’autre côté des mers et des océans. Tandis qu’une catastrophe « nationale », par exemple un accident spectaculaire ou l’annonce programmée d’une épidémie, fait la une des journaux pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines, la mort anonyme quotidienne de millions d’hommes, de femmes et d’enfants ne retient qu’exceptionnellement l’attention. Tel est le constat auquel se heurtent immanquablement toute pensée, toute déclaration, toute profession de foi cosmopolite. Dans notre rapport au monde, la famine inscrit une ligne de fracture irréductible. Elle met en évidence l’axiome selon lequel le monde ne saurait faire sens, s’il est fait exception au secours qu’appellent de partout, la vulnérabilité et la mortalité d’autrui. Pour le dire encore autrement, parce qu’il n’y a pas de forme plus extrême de l’abandon d’autrui à une mort programmée, la famine prive la mondialisation du monde de tout sens possible sinon celui d’un meurtre de masse consenti…
La violence a pour origine, ce qui en chacun de nous commence à pervertir le lien nécessaire entre l’éthique et les intérêts qui commandent toute action personnelle ou plus généralement politique. Ainsi sommes-nous conduits à transiger en permanence avec le type de responsabilité qu’appellent pourtant, de partout, le secours, le soin et l’attention exigés par la vulnérabilité et la mortalité d’autrui…
Marc Crépon, propose des voies pour se dégager de cette fatalité: la révolte, la bonté, la critique et la honte, contrepoids à la tradition « nihiliste », du découragement, du renoncement ou de la résignation… Il appuie ces propositions sur des analyses fines d’œuvres littéraires d’Albert Camus, de Jacques Derrida, d’ Emmanuel Levinas, de Stefan Zweig, de Gunther Anders, de Vassili Grossman, de Karl Kraus, de Kenzaburô Ôé…pour décrire un vivre-avec qui tenterait de rassembler et rapprocher les hommes autrement, en dépit de leurs divisions…»

Dans Le Figaro du dimanche 11 mars 2012, Marc Crépon expliquait comment le « consentement au meurtre » est l’essence du régime de Bachar el- Assad. « …C’est pourquoi l’essence du pouvoir, auquel les tyrans se cramponnent est un consentement meurtrier permanent. Si l’on désigne sous ce nom, l’éclipse totale d’un souci partagé de la vulnérabilité et de la mortalité d’autrui, tout dans la politique de terreur des dictatures contribue à son entretien : les arrestations arbitraires, la torture, les disparitions, les exécutions sommaires. Il n’y a qu’une seule « sécurité » qui compte du premier au dernier jour d’un tel régime : celle du tyran lui-même et le cas échéant de sa famille…Mais les tyrans aiment se raconter des histoires, comme ils en racontent au peuple : il leur faut toujours trouver des justifications au meurtre de masse qu’ils n’hésitent pas à commettre au vu et au su de tous. Aussi ne se retournent-ils jamais contre ceux qui leur opposent une résistance, sans construire de ces opposants une image négative. Il n’y a pas de consentement meurtrier qui ne suppose quelque travestissement de la vérité : l’orchestration d’un mensonge d’Etat…S’il est vrai plus généralement, que le consentement au meurtre est l’essence du régime de Bachar el- Assad, la cruauté extrême dont il fait preuve aujourd’hui exemplifie a contrario les quatre alternatives à ce consentement qui sont insupportables à tout dictateur : la révolte qui le menace, la bonté qui lui est étrangère, la critique qu’il redoute et la honte qu’il est incapable d’éprouver. »

Dans Le Monde du 21 juin 2013, Christophe Châtelot reprend la question posée par Vincent Bolloré, le 5 juin, à Puteaux, lors de l’assemblée générale de son groupe : mais qu’est-ce que j’ai bien pu faire de mal ? La réponse à la question se résume à un anglicisme : « landgrabbing », autrement dit l’accaparement de grandes surfaces de terres, africaines, un sport en pleine extension pratiqué essentiellement par des multinationales. La lettre remise à l’homme d’affaires, par des villageois venus spécialement du Cameroun, de Sierra Leone, du Liberia et de la Côte d’Ivoire dénonce les conditions de vie et de travail, au sein et à proximité des immenses plantations dans lesquelles il détient d’importantes participations. « L’impact du groupe que vous contrôlez sur nos vies est immense », s’insurgent les collectifs paysans. Les paysans africains s’en prennent également «  à la faiblesse des compensations accordées aux riverains, à la réduction forte des services et des contributions au développement social des villages et enfin au mauvais traitement des populations par des escouades de gendarmes commandités ou employés de sociétés de gardiennage privées. »
L’association ReAct qui coordonnait cette action parle d’un germinal sous les tropiques…
www.atelier-idees.org
Annie Keszey.

01 janvier 2013

PUTEAUX. LES SOURIRES DE LA CRITIQUE.

L’opposition critique la majorité : c’est le jeu démocratique passé et encore présent.

Les critiques traditionnelles, dont certaines contournent la défense de causes nobles, sont parfois austères, banales, mécaniques et leur répétition fastidieuse. 

Francis Poézévara, secrétaire de la section du Parti Socialiste de Puteaux, vient d’ouvrir un blog de critiques politiques, moderne et créatif. Chaque sujet est brièvement exposé et illustré par une image humoristique dont le choix relève certainement d’un travail sérieux.
En un seul regard et avec le sourire, l’on accède aux imperfections de la gestion communale que la légèreté apparente et la profondeur réelle de la méthode transforment en stupidités.
Une critique redoutable.
Trois sujets présentés, en particulier, illustrent la spécificité du blog:
- Quand on ouvre Puteaux-Infos et que l’on voit la taille des caractères utilisés (par obligation) pour les tribunes de l’opposition.
- Quand un élu de l’opposition prend la parole en conseil municipal.
- Quand les parents de la FCPE apprennent le montant de la subvention reçue par la PEEP (de la part du maire). [ L’image de la laide goinfrerie symbolique de la PEEP marque la discrimination inacceptable entre élèves, égaux, que cette pratique révèle à partir d’un clientélisme  électoral sommaire].
http://cestcaputeaux.tumblr.com/

Annie Keszey.


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01 juillet 2011

la critique systématique interdit un débat démocratique

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La raison de la pauvreté du débat politique, en France, est que l’opposition (qu’elle soit de droite ou de gauche) critique de façon systématique et automatique toute réforme du gouvernement, même celle qu’elle aurait elle-même réalisée si elle était au pouvoir …

Cette opposition qui se veut « radicale » ne trompe personne, parce que chacun a pu constater que, depuis la ratification du traité de Maastricht, gauche et droite mènent des politiques assez voisines lorsqu’elles sont au pouvoir, les marges de manœuvre que leur laissent les traités européens qu’elles ont toutes deux ratifiés étant devenues assez faibles. La législation française est maintenant constituée de près de 70%  de transpositions devenues obligatoires, dans le droit français, des directives de la Commission de Bruxelles…

Le résultat de ce comportement qui se croit radical est la perte de toute crédibilité d’un discours qui est perçu comme « Je ne sais pas encore de quoi il s’agit, mais je voterai contre puisque c’est le pouvoir  qui le propose, même si j’avais voté pour si j’étais au pouvoir » : et, encore une fois, ceci est aussi vrai pour la droite que pour la gauche lorsqu’elles sont dans l’opposition. Ce qui est automatique, mécanique et prévisible n’est jamais crédible…

Ce comportement était justifié lorsque gauche et droite étaient porteuses –au moins en théorie- de deux projets de société totalement différents et incompatibles entre eux ; ce qui n’est plus le cas depuis que le Parti Socialiste s’est rallié à la social-démocratie (1983), puis à l’Union Européenne, puis au social-libéralisme (gouvernement Jospin)…

C’est sans doute cette opposition mécanique, systématique  et pavlovienne de l'opposition  (qu’elle soit de droite ou de gauche) qui est responsable de la pauvreté du débat démocratique, en France.

Dans sa publication intégrale sur un site de la Gauche Moderne du Pays de la Loire, Elie Arié compare le débat démocratique en France aux débats, plus constructifs, dans les autres démocraties occidentales : un « shadow-cabinet »  de l’opposition étudie chaque proposition gouvernementale afin de s’y opposer ou de proposer.

La critique systématique d’Elie Arié est disponible ici.

Annie Keszey

08 janvier 2010

Janvier 2010 : avenir de la critique

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Les Institutions (préfectures, universités, mairies...)  sont des « êtres sans corps » nécessaires pour établir un accord minimal qui ne peut découler d'un échange de points de vue entre des personnes engagées dans des corps. Reconnaître leur nécessité, ne conduit pas à ignorer la validité d'une autre position, carrément critique : celle qui dénonce leur pouvoir de domination en y voyant la manifestation d'une violence symbolique ...

Le problème avec les Institutions, c'est qu'elles sont à la fois nécessaires et fragiles, bénéfiques et abusives...

Ces « êtres sans corps » ne peuvent parler autrement qu'en s'exprimant par l'intermédiaire de porte- parole, c'est- à- dire d'êtres de chair et d'os comme nous le sommes tous_ tels que les Maires, les Magistrats...Ces derniers, même lorsqu'ils sont officiellement mandatés et autorisés, ne sont néanmoins que des êtres corporels ordinaires- situés, intéressés- et, par là, condamnés à la fatalité du point de vue. C'est la raison pour laquelle on les dote souvent de marques symboliques spécifiques (l'écharpe du maire...) pour rendre manifestes     les occasions dans lesquelles ils s'expriment, non en leur nom propre et depuis leur corps propre, mais au nom d'une Institution qui les investit des propriétés d'un « être sans corps ».

D'un côté donc on fait confiance aux Institutions, on « croit » en elles. Comment faire autrement puisque sans leur intervention l'inquiétude sur ce qui est ne pourrait que croître en même temps que les désaccords ? Mais d'un autre côté, chacun sait bien que ces Institutions ne sont que des fictions et que seuls sont réels les êtres humains qui les composent, qui parlent en leur nom et qui, étant dotés d'un corps, de désirs, de pulsions...ne possèdent aucune qualité particulière qui permettrait de leur faire confiance. On balance ainsi entre « c'est un arrêté de la municipalité » et « tu parles, c'est le maire qui veut vendre à un prix surestimé la vieille bicoque héritée de sa tante »...

Croyance dans l'Institution et critique de l'Institution forment un couple indissociable car, si personne ne prenait la peine de dire ce qui est, que resterait- il à critiquer ?

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